Couverture - Dans le ciel

Octave Mirbeau

Dans le ciel

Année de parution : 1892 | Édition de référence : L’Écho de Paris, feuilleton du 20 septembre 1892 au 2 mai 1893

Résumé : Invité chez un ami retiré sur un pic isolé, un narrateur découvre le récit de Georges, écrivain marqué par une enfance étouffante et par le sentiment de ne pas trouver sa place. Au fil de ses souvenirs apparaît Lucien, un peintre qui poursuit un idéal artistique toujours hors d'atteinte. À travers ces récits emboîtés, Mirbeau explore la solitude, le poids des institutions et la souffrance de créer. Paru en feuilleton en 1892–1893, le roman ne sera publié en volume qu'en 1989.

Source numérique : Wikisource
Provenance du scan : Gallica (BnF), via Wikisource

Note d'AntiClassic : Relecture

Texte en téléchargement libre, en différents formats :

I

Il y avait bien longtemps que j’avais promis à mon ami X de l’aller voir en sa solitude. Mais quoi !… la vie, les affaires, des plaisirs plus tentants, et je ne sais quelle lâche paresse aussi, quelles lâches et confuses méfiances… tout cela m’empêchait, d’année en année, de réaliser cette promesse, faite sans conviction d’ailleurs, et seulement pour ne point désobliger, par un refus net, un ami aussi anciennement aimé. Ce pauvre X !… Ah ! je me rappelle le passé… Notre passé… sans attendrissement et avec émotion, n’est-ce pas une chose curieuse et anti-littéraire ?… Ce pauvre X !… Quelle brave et droite nature !… Quelle fidélité !… Quelle âme délicatement dévouée !… Ensemble, nous avions mené, à Paris, nos premières joies, nos premières espérances, nous avions confondu, pour en faire une commune richesse, nos deux lourdes misères. C’était touchant, notre amitié !… Que tout cela est loin de moi, déjà !… X aurait pu se créer un nom dans la littérature. Il était doué supérieurement. Mais il avait trop de sensibilité. La vie le tuait… Dans la lutte où tout le monde est emporté, on n’a pas le temps d’aider un ami cher… Et puis, à quoi bon ?… X ne savait pas se tirer d’une affaire difficile. Sa naïveté me décourageait, vraiment… À mesure que, peu à peu, nous nous élevions, lui, s’obstinait à rester en bas… Un jour il hérita, d’un vieux parent, une petite propriété dans un département lointain…

– Je crois, me dit-il, que je devrais partir là-bas… Il me semble que la solitude, le recueillement… Oui, n’est-ce pas ?… Qu’en penses-tu !… Les grands horizons… le grand ciel !

– C’est ça ! c’est ça ! répondis-je… À ta place, moi je partirais…

– Eh bien ! je vais partir…

– C’est ça ! c’est ça !… Bonsoir.

Il partit… Il y a quinze ans de cela !

On oublie vite ses amis lointains, ou malheureux… Malgré ses lettres suppliantes et mes promesses, je reculais toujours l’instant de ce voyage. Et puis, soyons franc, je redoutais l’hostilité de ses chambres, la tristesse de ses repas, la puanteur de sa bonne, et surtout — oh ! surtout — les tête-à-tête prolongés avec un être si complètement déshabitué de mes façons de vivre, et que je me représentais sale de corps et de vêtements, encrassé d’esprit campagnard, avec une longue barbe, de sordides cheveux, des idées et des accoutumances morales plus sordides encore…

Je veux bien être généreux, à la condition toutefois, qu’il ne m’en coûte rien, et que mes générosités me soient à moi-même un redoublement de plaisir égoïste et de vaniteuse joie. Or, quel plaisir, je vous le demande ? Et comment me vanter auprès de mes jolies amies d’une villégiature passée chez ce pauvre diable ?

La dernière lettre fut si pressante, elle témoignait, en tendresses maladives, un si vif, si douloureux désir de ma visite que je me décidai à entreprendre le fâcheux voyage, sur ce raisonnement consolateur : « Après tout, je n’en mourrai pas. Deux jours sont vite passés. » Pourtant, je n’étais pas rassuré sur les complications qui pouvaient en résulter. Ah ! que l’amitié est donc exigeante !

⁂

X… habite une ancienne abbaye, perchée au sommet d’un pic. Mais pourquoi dans ce pays de tranquilles plaines, où nulle autre convulsion de sol ne s’atteste, pourquoi ce pic a-t-il jailli de la terre, énorme et paradoxal cône solitaire ? La destinée bizarre de mon ami devait, par une inexplicable ironie, l’amener dans ce paysage spécial, et comme il n’en existe peut-être pas un autre nulle part. Cela me parut déjà bien mélancolique. De l’abbaye, il ne reste qu’une sorte de maison, ou plutôt, d’orangerie, basse et longue, surajoutée sous Louis XIV, au bâtiment principal, dont les quatre murs, croulants, retenus dans leur chute par une couche épaisse de lierre, seuls, demeurent. En dépit de sa retraite, et de l’état d’abandon où la laisse son propriétaire, la maison est charmante, avec ses fenêtres hautes, son large perron, et son toit mansardé, que décorent des mousses étrangement vertes. Tout autour, des pelouses libres où se croisent des allées de tilleuls, des parterres fleuris de fleurs sauvages, des citernes qui, dans les broussailles, ouvrent des yeux profonds et verdâtres, des terrasses ombrées de charmilles et de grands arbres, de grands massifs d’arbres qui font sur le ciel des colonnades, des routes ogivales, de splendides trouées sur l’infini. Et l’on semble perdu dans ce ciel, emporté dans ce ciel, un ciel immense, houleux comme une mer, un ciel fantastique, où sans cesse de monstrueuses formes, d’affolants faunes, d’indescriptibles flores, des architectures de cauchemar, s’élaborent, vagabondent et disparaissent… Pour s’arracher à ce grand rêve du ciel qui vous entoure d’éternité silencieuse, pour apercevoir la terre vivante et mortelle, il faut aller au bord des terrasses, il faut se pencher, presque, au bord des terrasses. Au pied du pic coule une rivière traversée d’un barrage que frange d’écume l’eau bouillonnante. Deux écluses dorment dans leurs cuves de pierre ; deux chalands s’amarrent au quai. Sur le chemin de halage, quelques maisons s’échelonnent, quelques hangars dont on ne voit que les toits plats et roses. Et, par-delà la rivière s’étendent des plaines, des plaines, des plaines, des plaines ondulées de vallonnements, où sont des villages, tout petits et naïfs, à peine visibles, des églises gauches, enfantines, des églises et des villages perdus comme des nids d’alouettes. À l’horizon, des traits minces figurent des forêts. Mais la vue ne descend des célestes terrasses, n’arrive au paysage terrestre qu’à travers le vertige de l’abîme.

⁂

Ah ! quelle joie ce fut pour mon ami, lorsque, haletant d’avoir, sous le soleil, gravi le pic, l’interminable pic, j’arrivai dans son étrange domaine ! Et qu’il était changé ! Un vieillard, un petit vieillard, maigre et voûté, avec des yeux mouvants, confus et hantés, comme le ciel qu’ils reflétaient. Il me regarda longtemps, me serra les mains, pleura, ne put que bégayer :

– Ah ! toi !… toi… je suis content, je suis bien content…

Nous nous assîmes sur un banc de pierre, et je m’écriai, pour couper court aux effusions de mon ami, qui commençaient à me gêner.

– Mais c’est charmant ici !…

X me prit le bras et, vivement :

– Ne dis pas ça… ne regarde pas ça !…

– Ne pas regarder quoi ?… demandai-je, étonné.

– Le ciel !… Oh ! le ciel !… Tu ne sais pas comme il m’écrase, comme il me tue !… Il ne faut pas qu’il te tue aussi…

Il se leva :

– Descendons à l’écluse… Nous mangerons dans une auberge… Je n’aurais pas voulu que tu viennes ici… Je n’ai personne ici… Je n’ai rien ici… Descendons à l’auberge… Il y a là des gens qui parlent, des gens qui vivent !… Ici, personne ne parle, personne ne vit… personne ne vient jamais ici… à cause de ce ciel.

Et comme, inquiet des paroles de mon ami et de l’air surnaturel qu’il avait en les débitant d’un ton saccadé, je me reculais instinctivement, il me dit :

– Non… tu ne peux pas comprendre encore…

Puis il me montra le ciel dans un geste d’effroi, et d’une voix grave il prononça :

– Il ne faut pas jouer avec le ciel, vois-tu !… Descendons à l’auberge…

II

Malgré l’étrangeté refroidissante de cette réception, malgré l’état de fatigue où j’étais à la suite de ce long voyage et de cette pénible ascension de la côte, sous le soleil, je n’osais plus insister pour rester dans cette délicieuse retraite. Il y avait dans les yeux de mon ami une telle souffrance accablante, un tel douloureux effarement !

– Allons ! soit, dis-je… Allons à l’auberge, puisque tu le désires.

– Oui… oui !… C’est ça… s’écria X… Oui ! Si tu savais comme on est bien à l’auberge… C’est tout noir !…

Je me levai et repris ma valise.

– Allons… partons…

Je maugréais en moi-même, et me repentais d’avoir obéi à un sentiment d’absurde générosité, de m’être si facilement laissé duper par ce fantôme de la pitié, cet obstiné fantôme qui revient, aux heures d’abandon, forcer la porte des cœurs les mieux défendus contre l’amour. Et qu’allait-il m’arriver, avec ce fou ? Ce mot « auberge » remuait en moi des images de crime. Non, vraiment, je n’étais pas rassuré. Il me semblait que je venais de tomber stupidement dans un guet-apens. Au fait, depuis quinze ans, je ne savais rien de X… Ses lettres ?… Mais que d’hypocrisies, que de mensonge dans les lettres !… Je regardai X…, tentant de pénétrer en lui, au fond de lui, de m’expliquer ses bizarres allures. Il me fit presque pitié. Il était, sous le regard du ciel, tremblant comme un lièvre sous le souffle du chien qui l’arrête.

– Partons ? fis-je d’une voix légèrement irritée…

Nous redescendîmes la côte.

Les pentes en étaient rases, glissantes, et les cailloux roulaient sous nos pieds. Un étroit sentier de chèvres contournait le pic, décrivait ses minces lacets dans la verdure courte et toute grise. Quelques orchis chétifs, des pavots menus et dentelés, de maigres échinops, toute une flore naine et malade poussait çà et là, au-dessus des herbes abrouties, et des ronces traînaient sur le sol leurs tiges rampantes et desséchées, comme des orvets morts. À mesure que nous nous rapprochions de la plaine, que la terre semblait monter dans le ciel et l’envahir, que le ciel, au-dessus de nos têtes, reculait sa voûte diminuée, X… se calmait, se détendait, sa physionomie redevenait en quelque sorte, plus humaine. Même un sourire égaya le désordre farouche de sa barbe. Il me dit d’une voix douce.

– Oh ! que tu es gentil d’être venu… Il y a si longtemps, pense donc, que je n’ai vu personne… et il me semble que j’ai tant de choses à te dire… des choses accumulées depuis quinze ans… J’en suis malade… j’en serais mort.

– Ne pouvais-tu me les dire, là-haut ?… reprochai-je…

– Là-haut !… Non !… non !… Je ne peux pas… Là-haut j’étouffe, mes membres se rompent, j’ai, sur le crâne, comme le poids d’une montagne… C’est le ciel, si lourd, si lourd !… Et puis ces nuages… Tu ne les as donc pas vus, ces nuages ?… C’est livide et grimaçant comme la fièvre… comme la mort !…

– Tu es malade, dis-je…

– Mais non, je ne suis pas malade… Pourquoi serais-je malade ?… L’air est pur, là-haut… Il a passé sur les forêts, il a passé sur la plaine… Il s’est filtré, au filtre des arbres, au filtre des fleurs… Je suis tout seul… et tout seul, si impur que je sois, je ne puis pas empoisonner tout cet air… Je ne suis pas malade.

– Alors, tu t’ennuies ?… Pourquoi rester ici ?

– Où veux-tu que j’aille ?… Je n’ai pas d’argent… je n’ai juste que pour vivre… Et d’ailleurs, je ne m’ennuie pas… Ce n’est pas cela… c’est autre chose, vois-tu… Je crois que je serais très heureux, s’il n’y avait pas de ciel… Le ciel effraye tout le monde… Dès que quelqu’un vient là-haut… le vertige le prend… Rien que du ciel, rien que du vide autour de soi… Jamais la terre, jamais quelque chose de ferme et de connu où poser sa vue !… Alors il veut s’en aller… J’ai eu une petite bonne… Elle était jolie… Il y a des moments, comprends-tu, où l’homme a besoin de…

Et comme je souriais, mon ami ajouta :

– Non… non… Ça n’est pas ce que tu crois… Ah ! Dieu non !… Mais voir de la beauté autour de soi, de la beauté vivante… de la beauté terrestre !… Des yeux, une bouche, une flexion de la taille, des mains qui remuent, des cheveux qui frissonnent dans le soleil… entendre un frôlement de robe, des rires gais, des paroles douces comme des chants !… Eh bien, elle est partie, chassée par ce ciel, chassée par ces nuages… Et, depuis, aucune n’a voulu revenir… J’ai eu un chien aussi… Toute une nuit il aboya. Le lendemain, lorsque je descendis pour le voir, pour lui parler, je vis qu’il avait rompu sa chaîne, et que, lui aussi, avait fui… Croirais-tu qu’il n’y a pas un oiseau, là-haut !… Il n’y a que des taupes… Parbleu c’est clair !… Tu comprends bien que…

L’incohérence de ces paroles m’était pénible. Je voulus détourner le cours de cette conversation démente.

– Travailles-tu, au moins ?… demandai-je en l’interrompant… Tu avais du talent, autrefois…

– J’ai… c’est-à-dire… autrefois j’ai travaillé… j’ai noté mes impressions… toutes les pensées qui me trottaient par la tête… Mais que veux-tu ?… je n’ai pas un livre… je n’ai personne… je ne connais de l’histoire actuelle que ce que m’en disent les mariniers, et aussi quelques numéros du Petit Journal, oubliés sur les tables de l’auberge…

– Raison de plus… pour que cela soit bien… Du moins, ce que tu as écrit est à toi…

– J’ai peur que cela soit un peu fou, peut-être… Si tu veux, je te les donnerai… les feuillets… Tu les emporteras, tu les liras…

– Et pourquoi ne continues-tu pas ?

– Je n’ai pas le temps… je n’ai plus le temps… Ou le matin, je descends à l’écluse… et je passe la journée à me promener sur les quais, ou bien à boire avec les marins… J’ai même trouvé une chose très bien… Quand un étranger vient à l’écluse… Je l’aborde et je lui dis : « Monsieur vient sans doute, pour visiter l’abbaye… C’est la seule chose curieuse du pays… belle architecture. » Et je le force à monter le pic avec moi. Mais il y a très peu d’étrangers…

– Alors, dis-je en riant, tu es aussi un farceur ?

– Mais non !… Ça n’est pas par farce… C’est pour être avec quelqu’un, c’est pour causer avec quelqu’un, pour apprendre des choses… Seulement je n’ai rencontré, jusqu’ici, que des imbéciles et qui, tous, me répètent la même phrase : « Une belle vue… mais c’est dommage qu’il y ait de la brume… On ne voit pas les choses assez nettement ! »

Nous étions arrivés sur le quai. Le quai était désert. Sur l’un des chalands, une femme étendait du linge, un homme pompait, en faisant d’étranges grimaces… Et l’on entendait l’eau bouillonner contre le barrage.

Nous entrâmes dans l’unique auberge. Des grosses voix, de la fumée, une odeur forte d’alcool et de boissons suries, de beurre rance, de friture âcre.

– Viens par ici, me dit X… en me tirant par la manche de mon paletot. Je me trouvais assis, dans une pièce sombre, où des mariniers attablés, devant des verres d’eau-de-vie, buvaient et fumaient. Ils avaient des figures noires de charbon, des bourgerons graisseux, de grosses mains noueuses, qui frappaient sur la table. Et l’on n’entendait que le bruit des coups de poing, le frémissement des verres remués, et les voix pâteuses, où les « Nom de Dieu ! » s’accentuaient de façon farouche.

– On est bien ici ! n’est-ce pas ?… me dit X… dont la figure s’illuminait de joie retrouvée.

Il semblait humer avec volupté la puanteur de ce taudis. On nous servit sur une table pliante d’innommables ragouts, auxquels je ne voulus point toucher.

– On est bien ici, n’est-ce pas ? répéta mon ami qui mangeait et buvait gloutonnement.

Je dus le ramener le soir, ivre, à l’abbaye… Son corps maigre et mou flottait dans mes bras comme une chiffe…

III

Je passai une nuit atroce, et ne pus dormir un seul instant. De gros nuages orageux, frangés de lune pâle, roulaient dans le ciel ; il faisait une chaleur étouffante qui me congestionnait les poumons, et rendait ma respiration pénible et haletante. J’avais la tête lourde, lourd aussi l’estomac, et mes jambes tremblaient, molles de vertige. Était-ce la fièvre ? Était-ce la faim ? Je n’avais pas mangé depuis le matin. Mes oreilles étaient pleines de sonorités étranges ; il y avait en elles comme des tintements de cloches lointaines, des bourdonnements de guêpes. Et des fanfares m’obsédaient de leurs airs inconnus. Je ne voulus pas me déshabiller, et m’allongeai, tout vêtu, sur le lit, un lit sordide dont la couverture et les draps exhalaient une odeur de moisissure, une odeur de cadavre. Oh ! cette chambre ! Ses murs nus et sales, avec des coulées de salpêtre jaunasse, des rampements hideux d’insectes noirs et de larves, d’innombrables toiles d’araignées pendaient aux angles, se balançaient aux poutres. N’allais-je pas voir planer, tout à coup, au-dessus de ma tête, le vol des hiboux et des chauves-souris ? Je sentais véritablement peser sur moi la vague horreur des maisons hantées, l’indicible effroi des auberges assassines.

Et le vent se leva, un vent furieux qui bientôt se mit à hurler dans la nuit, comme une bande de loups en chasse. Le décor de cauchemar était complet, maintenant. La maison craquait, secouée du faîte à la base, à ce point que les murs autour de moi, me semblait-il, oscillaient ainsi que les pendules, claquaient et flottaient, pareils à des molles draperies. J’eus peur. On eût dit que des cris sinistres, des clameurs de foule, des miaulements de fauves, des rires de démons, des râles de bêtes tuées, pénétraient, en ce louche réduit, par les joints des fenêtres, les fissures des portes. La lumière remuée de la chandelle faisait mouvoir au plafond et sur les murs des ombres grimaçantes et démesurées.

Je quittai le lit et marchai dans la chambre.

— J’aurais dû prévoir tout cela, me dis-je… tandis que, pour écarter l’épouvante qui commençait à me gagner, j’évoquais le contraste de mon appartement de Paris, si intime, si silencieux, si plein de choses consolantes et charmantes… Ah ! que l’attendrissement est donc une chose bête !… Et quelle duperie ! Que m’importait X… ?… Il était si bien rayé de ma vie !… Qu’avais-je besoin de revoir ce rustre ?… Je me souviens de ses lettres… « J’ai tant de choses à te dire, m’écrivait-il… tant de choses et qui m’étouffent !… » Et il ne m’a rien dit que des folies, et il s’est saoulé, voilà tout !… On a beau connaître la vie, on se laisse toujours prendre à cette sottise : le sentiment !… Et pourvu qu’il ne cherche pas à m’emprunter de l’argent !… C’est peut-être tout simplement un affreux tapeur !… De l’argent !… Ah ! non, par exemple !… Et, tout à l’heure, pendant que nous remontions la côte, pourquoi ne l’ai-je pas laissé glisser sur le pic ?…

Cette image du pauvre diable, déroulant sur la pente raide, et se fracassant le crâne et se rompant les membres, sur les rochers, en bas, ne me fit pas horreur.

— Cela eût mieux valu pour lui… pensai-je le plus naturellement du monde. Il n’a sans doute personne qui s’intéresse à lui… Ce n’est pas les mariniers de la terre, ni les taupes du ciel qui eussent réclamé… Quand on est tombé à cet état de folie et de dégradation, mieux vaut mourir… Que va-t-il devenir ?… On le trouvera, un beau matin, mangé par les araignées et les rats !… Non, vraiment, je lui aurais rendu là un fameux service…

Je me complus, quelque temps, dans cette idée, où je trouvais comme un soulagement, à ma colère, à mes déceptions. Et je généralisai :

— C’est étonnant qu’il n’y ait pas plus de gens inutiles et embêtants, qui disparaissent de cette façon-là ! La vie nous offre, à chaque instant, tant de facilités !…

Puis ma songerie s’égara à travers mille formes confuses, mille souvenirs tronqués, mille paysages indécis, effacés comme des tapisseries… Je revis la bonne figure de mon ami, sa bonne figure toujours prête au sourire ; son œil de chien dévoué, son dos, ah ! son dos qu’une fatalité précoce semblait avoir courbé, tout jeune, sous le poids d’inévitable malheurs, ses gestes gauches de malchanceux, — et une pitié me reprit à nouveau pour ce pauvre être, marqué, dès sa jeunesse, du terrible signe des destinées douloureuses.

— Après tout ! dis-je… Pauvre diable !

Je me rappelai à ce moment même que X… avait eu une maîtresse… la seule maîtresse que je lui aie connue…, une petite marchande de tabac… noire et très pâle, et très sale, et qu’il aimait follement, comme il aimait tout ce qu’il aimait… Je lui avais pris sa maîtresse, non que je l’aimasse ou qu’elle me plût, mais pour la joie si particulière et si forte qu’on éprouve à faire souffrir un ami dévoué, et dont on sait qu’il ne se plaindra pas… Il m’avait pardonné… Ah ! si bêtement, si gauchement, la gorge toute secouée de sanglots.

– Non… non !… je ne t’en veux pas… Je ne savais pas que tu l’aimais !… Je ne pouvais pas savoir… Si j’avais su… si j’avais su !…

Ah ! comme il pleurait !… Ah ! qu’il était ridicule et repoussant !…

Je ne sais pas pourquoi ce souvenir me fut presque comme un remords… Ç’avait peut-être été la seule joie de sa vie, cette petite femme, noire, pâle et sale !… Peut-être même était-ce en expiation de cet acte vil et lâche, que j’étais venu ici.

Au dehors le vent redoublait de fureur. J’entendais nettement les arbres entrechoquer leurs branches, les feuillages ronfler comme des orgues, les ardoises se détacher du toit, siffler dans l’air et tomber sur le sol…

– Pauvre diable ! me répétai-je.

La nuit me parut bien longue. Le vent ne s’apaisa qu’au matin, et l’aube se leva dans un ciel nettoyé et tranquille. Je descendis au jardin. L’air jeune et vif me réconforta ; je l’aspirai à pleins poumons, et, à défaut d’eau, je me lavai le visage, à la rosée qui tombait des arbres et montait des herbes, délicieusement fraîche.

Après une courte promenade, je trouvai mon ami, assis sur le banc de pierre, la tête dans ses mains.

– Viens ici, me dit-il, en se reculant un peu, pour me faire de la place, près de lui.

Il était livide, avec des paupières rouges et gonflées. Sa barbe gardait encore des traces d’ordures de la veille et des vomissements de la nuit. Il me dit d’une voix pâteuse, dont le souffle m’arriva, fétide, aux narines :

— Je vois que je te fais horreur… et que tu vas partir… J’aurais voulu te dire des choses, des choses… mais je ne suis pas remis de mon ivresse… et d’ailleurs je ne puis plus parler, m’expliquer… tu comprends…

— Mais pourquoi t’ennuies-tu ainsi ?…

— Parce qu’il le faut… Tu comprends… Sans cela, je ne vivrais pas, tu comprends ?… Tiens…

Il tira de sa poche un rouleau de feuilles crasseuses, et me le remit :

— Ce que j’aurais voulu te dire, tu le liras dans ces feuilles… Tu comprends ?… Et quand tu les auras lues, tu les brûleras… Ça n’est pas grand’chose… Mais ça t’expliquera… Tu comprends ?…

Il bégaya encore quelques paroles que je ne compris pas… Et se levant :

— Adieu ! dit-il… Je te demande pardon… J’avais cru… que ça me ferait de la joie… que je pourrais… Tu comprends… Adieu !…

Quelques minutes après, j’avais quitté le pic, troublé, incertain, sans pouvoir définir les sentiments qui m’agitaient. Je rentrai le soir même à Paris, et je lus les pages suivantes.

IV

Je suis né avec le don fatal de sentir vivement, de sentir jusqu’à la douleur, jusqu’au ridicule. Dès ma toute petite enfance, je donnais au moindre objet, à la moindre chose inerte, des formes supra-vivantes et d’exceptionnels mouvements ; j’accumulais sur mon père, ma mère, mes sœurs, mes tantes, des observations incroyables, qui n’étaient pas de mon âge. À dix ans, j’étais revenu de tout, car tout me paraissait grossièreté, mensonge, et dégoût. D’autres eussent tiré parti de ces qualités, plus tard, dans le commerce, la finance, la politique, la littérature ; moi, je ne fis qu’en souffrir, et elles me furent, constamment, un embarras. En même temps que cette sensibilité suraiguë, j’avais une grande timidité, si grande que je n’osais parler à qui que ce fût, pas même à mon père, pas même au chien de mon père, le vieux Tom, une douce bête, pourtant, et fidèle ! Je gardais tout pour moi et en moi, à peine répondais-je aux questions que l’on m’adressait, fussent-elles les plus insignifiantes du monde. Bien souvent, je ne répondais que par des larmes, qui coulaient, de mes yeux, sans raison, du moins on pouvait le croire. Quand mon père me demandait (et il ne me demandait jamais que des choses que l’on demande aux bêtes familières) : « As-tu bien dormi, cette nuit ? », je sanglotais à en perdre la respiration, à m’étouffer. De quoi mon père, qui était un homme sage et pratique, s’étonnait, grandement. Ce mutisme éternel, coupé de temps à autre, par ces inexplicables larmes, ressemblait à un incurable abrutissement. Au fond, j’étais un enfant prodige, et l’on me prenait pour un parfait imbécile. À la longue, je fus assez maltraité de mes parents, de mes maîtres qui disaient de moi, avec de grands gestes de découragement : « On ne fera jamais rien de cette buse… Il ne comprend rien, il ne sent rien… Quel malheur qu’il soit idiot ! » Mes sœurs, des modèles de vertu, me pinçaient à la dérobée, les bonnes âmes, et me jetaient ce mot : « Idiot ! » dans un rire que j’entends encore.

Du reste, je n’ai vraiment pas eu de chance. J’ai grandi dans un milieu tout à fait contraire au développement de mes sentiments et de mes instincts, et je n’ai jamais pu aimer personne. Il est très probable qu’il existe, quelque part, des êtres singuliers et fastueux, doués d’intelligence, de bonté, et qui font naître l’amour dans les âmes. Je n’en ai jamais rencontré de tels, moi qui, par nature, étais organisé pour aimer trop, et trop de gens. Il est vrai que, à l’exception des passants, qui me furent aussi humainement indifférents que les cailloux des chemins et les herbes des talus, j’ai rencontré si peu de gens dans ma vie. Dans l’impossibilité où j’étais d’éprouver de l’amour pour quelqu’un, je le simulai, et je crus écouler ainsi le trop plein de tendresses qui bouillonnaient en moi. Malgré ma timidité, je jouai la comédie des effusions, des enthousiasmes, j’eus des folies d’embrassements qui me divertirent et me soulagèrent un moment. Mais l’onanisme n’éteint pas les ardeurs génésiques, il les surexcite, et les fait dévier vers l’inassouvi. Chacun disait de moi : « Il est stupide, mais si bon, si tendre, si dévoué. Il vous aime tant ! »

J’en ris encore. Oui, aujourd’hui encore, je goûte une volupté morale, je ressens un véritable orgueil à la pensée que j’ai trompé tout le monde, même plus tard, des amis qui se piquaient de psychologie, les pauvres diables, et me croyaient leur dupe. Et je songe aussi, avec des regrets, que, si j’avais appliqué mes facultés à exprimer, par des dialogues avec moi-même, les étranges, les bouffonnes sensations que je dois à ma sensibilité, j’aurais pu devenir un auteur comique de premier ordre. L’idée ne m’en vint pas. Il ne me vint jamais, d’ailleurs, aucune idée. C’est ce qui a causé tous mes malheurs.

De mon enfance, de ma famille, de cette émotion sacrée d’autrefois qui parfume, dit-on, toute la vie, je n’ai que des souvenirs ridicules. En y réfléchissant, même, un seul souvenir reste de tout ce qui fut mes premières années, et je ne puis résister au désir de le raconter.

J’avais une tante, une vieille fille, très laide, et qui demeurait avec nous. Comme mes sœurs, chaque fois que je passais près d’elle, elle me pinçait le bras, sans raison, en m’appelant : idiot ! mais elle était généreuse. À Noël, au premier jour de l’an, elle me faisait des cadeaux somptueux et qui ne pouvaient me servir à rien. Une année, elle me donna une flûte, une autre année, un cornet à piston. J’aurais bien voulu savoir jouer de ces jolis instruments. Telle n’était pas l’idée de mon père qui jugeait que la musique était une occupation de paresseux. Mon père avait de ces opinions raisonnées sur l’éducation. La flûte, dans son étui doublé de velours vert, le piston, dans la boîte de bois verni, furent relégués en une armoire, sous clef, et je n’eus même pas la satisfaction enfantine de tirer de ces inutiles instruments des sons naïfs et inharmonieux. Ma tante s’entêta. L’année suivante je reçus un tambour ; c’était un vrai tambour, avec une vraie peau d’âne, et une belle caisse de cuivre brillant. Mon père demeura songeur devant ce tambour, et il dit : « Eh bien !… On ne sait pas… Ça peut servir… Il est bon, quelquefois, de savoir le tambour… Tu apprendras le tambour ! »

Justement notre voisin, le menuisier, avait été tambour au régiment. C’était un brave homme, qui gardait le culte de ses anciennes fonctions. Tous les dimanches, durant deux heures, il battait du tambour, avec acharnement, pour s’entretenir la main, disait-il. Cela lui rappelait aussi des souvenirs glorieux, car il avait fait la campagne de Crimée. Et il entrecoupait ses marches, ses roulements, de terribles histoires sur les Russes… « Une fois, à Sébastopol, dans les tranchées… » Ran, plan, plan ! Ran, plan, plan !… On venait l’entendre de loin. Il y avait toujours foule, dans sa boutique, ces jours-là…

Mon père s’aboucha avec le menuisier, et décida que celui-ci serait mon professeur de tambour. Je trouvais cette détermination un peu humiliante pour moi, et profondément ridicule pour mon père, et quand mon père m’en expliqua tous les avantages, je fondis en larmes, mais mon père était habitué à mes larmes ; il n’y prêtait plus la moindre attention. Il répéta encore : « On ne sait pas… Ça peut être utile un jour… Moi, si j’avais su le tambour, eh bien… » Ce raisonnement ne me convainquit pas, d’autant que mon père s’arrêta court dans sa phrase qui avait pris le ton mystérieux d’une confidence, et je n’appris jamais ce qui serait arrivé, si mon père avait su le tambour. Cette scène se termina par une effusion de tendresses. J’embrassai mon père, qui parut satisfait de mon affectueuse résignation : « Oui, tu n’es pas un mauvais garçon… tu es un bon garçon… Tu te rendras compte, plus tard, des sacrifices que je fais pour ton instruction… »

Néanmoins j’osai proférer :

— J’aimerais mieux la flûte…

Mais mon père prononça d’un ton péremptoire.

— La flûte… ça n’est pas la même chose.

J’appris le tambour. En quelque semaines j’y devins très habile. Le menuisier était étonné et ravi des dispositions particulières que je montrais, pour un art si beau et « si difficile ».

— Moi, disait-il, il m’a fallu plus de quatre mois, pour battre le rappel, d’une façon convenable. Allons, la retraite maintenant !

Ran plan plan ! Ran plan plan !

— Oui, mais voilà !… le tambour, c’est bien plus beau encore, en campagne, au milieu des balles et des boulets… Il ne faut pas avoir froid aux mains… Aussi, une nuit à Sébastopol, dans une tranchée…

Ran, plan plan !… Ran plan plan !

Mon père avait eu raison. On ne sait pas où le tambour peut vous mener. Ses baguettes ont quelquefois la magie des baguettes de fées. J’en éprouvai bien vite l’étrange puissance.

Au bout de quatre mois, j’étais devenu l’orgueil de ma famille. Mes sœurs et ma tante ne me pinçaient plus et ne m’appelaient plus « idiot ! » Il y avait dans leurs regards comme de l’admiration, comme du respect pour moi. Mon père me traitait avec déférence. S’il venait quelqu’un à la maison, on parlait de mes talents sur le tambour, avec enthousiasme.

— Allons, petit, joue-nous un peu de tambour.

Et dans les regards échangés, je lisais nettement ce dialogue :

— Vous êtes bien heureux d’avoir un enfant qui vous donne tant de satisfaction.

— Oui, c’est vrai… Je suis payé de mes peines.

Dans le pays même, où je passais pour un indécrottable cancre, j’étais considéré maintenant comme une gloire naissante. Je flattais l’amour-propre de mes concitoyens. Ils disaient de moi, en me désignant aux étrangers :

— C’est le petit jeune homme qui joue si bien du tambour.

Et mon père, fier de tous ces hommages, répétait :

— Tu vois !… quand je le disais !… Il faut toujours écouter ses parents…

Le jour approchait où j’allais être investi, grâce à ce magique tambour, du seul grand honneur qui ait, un moment, illustré ma vie…

V

Saint Latuin était le patron de notre paroisse. Premier évêque de Normandie, au premier siècle de l’ère chrétienne, il avait chassé, du pays percheron, à coups de crosse, les druides, sacrificateurs de sang humain. On raconte, dans des livres très anciens et de très bonne foi, que son ombre seule guérissait les malades et ressuscitait les morts. Il avait encore des pouvoirs bien plus étranges et plus beaux. Mais tout cela est un peu brouillé dans ma mémoire. À n’en pas douter, c’était un grand saint, et comme il en existe peu dans toute la chrétienté.

La cathédrale diocésaine gardait précieusement, enfermés dans un reliquaire de bronze doré, quelques restes authentiques et poussiéreux de ce magique saint Latuin. Son culte, entretenu dans les âmes, par les savantes exégèses du curé, était fort en honneur chez nous. Malheureusement, la paroisse ne possédait de son vénéré patron qu’une grossière et vague image de plâtre, indécemment délabrée et tellement insuffisante que les vieux du pays se rappelaient avoir connu, dans leur jeunesse, cette même image, pour figurer, tour à tour et suivant les besoins, les traits de saint Pierre et ceux de saint Roch. Ces avatars successifs, nullement miraculeux, manquaient vraiment de dignité, non moins que de suggestion, et pouvaient servir de thème aux irrespectueuses plaisanteries des ennemis de la Foi. Cela navrait le curé. À force d’intrigues et de démarches, celui-ci obtint de l’évêque qu’il se dessaisît du reliquaire et qu’il en fît don à notre paroisse. Ce fut une grande joie, que cette nouvelle annoncée, un dimanche au prône. Et l’on se prépara, aussitôt, à célébrer par d’inoubliables fêtes la translation des reliques si longtemps convoitées.

Dans le pays vivait un singulier personnage, nommé M. Sosthènes Martinot. Je le vois encore, gros, dodu, avec des gestes onctueux, des lèvres fourbes qui distillaient l’huile grasse des sourires, et un crâne aplati, glabre et rouge ainsi qu’une tomate trop mûre. Sa voix avait des marmottements sourds de prêtre qui officie.

Ancien notaire, M. Martinot fut condamné à six ans de réclusion, pour vols, abus de confiance, escroqueries, faux. Sa peine terminée, et rentré dans sa maison, il reconquit vite l’estime de tout le monde par une piété sagace. À son retour dans la vie sociale, personne ne lui marqua de froideur ni de mépris. Les familles les plus honorables le reçurent, comme un vieil ami qui revient d’un long voyage. Lui-même parlait de son absence, avec des airs calmes et lointains. On le considérait beaucoup.

Et quels talents !

Aucun ne savait mieux que lui organiser une fête religieuse, mettre en scène une procession, décorer un reposoir. Il était l’âme de toutes les fêtes, ayant beaucoup d’imagination et de poésie, et les cantiques qu’il composait spécialement pour les cérémonies liturgiques, devenaient rapidement populaires. On les chantait, non seulement à l’église, mais encore, dans les familles, le soir, autour des tables de veillées, en mangeant des châtaignes arrosées de cidre doux. M. Sosthènes Martinot fut naturellement chargé d’exécuter le plan de la fête, en l’honneur de saint Latuin. J’ose dire que ce fut admirable.

Il vint, un matin, à la maison, et dit à mon père :

— Je vous demande Georges… j’ai besoin de Georges… Oui, j’ai pensé que Georges, comme tambour, pourrait conduire la procession… Il n’est pas grand… Ce n’est pas un tambour-major… mais il bat très bien… il bat d’une façon extraordinaire, pour son âge… Et c’est un honneur que j’ai voulu lui réserver…

Joignant les mains, comme un saint en prière, il reprit :

— Quelle fête, mon cher ami ! Six arcs de triomphe, pensez donc ?… J’ai déjà tout le plan… ensemble et détails… dans ma tête… La procession, conduite par Georges ira recevoir Monseigneur et les saintes reliques, sur la route, au Moulin-Neuf. La musique de la pension jouera des marches que j’ai faites… des chœurs de jeunes filles, portant des palmes d’or, chanteront les cantiques que j’ai faits… Un groupe de druides enchaînés !… Et les bannières ! Et ça ! et ça, et ça… Ce sera beau comme une cavalcade… Voulez-vous que je vous chante mon cantique principal ?

Sans attendre la réponse, M. Martinot entonna d’une voix fausse :

Au temps jadis, d’horribles Dieux
Trônaient partout sur nos montagnes
Et les chrétiens, dans nos campagnes,
Tremblaient sous leur joug odieux.

  Ô père tendre
  Qui pourra rendre
  Les cieux plus doux ?
  Saint Latuin, ce sera vous,
    Ce sera vous.
  Saint Latuin, honneur à vous !

Jésus, mon Dieu, vous donna la victoire.
Jésus, mon Dieu, vous reçut dans sa gloire.

  Saint Latuin, honneur à vous, bis
  Saint Latuin, priez pour nous.bis

Mon père était ravi. Il remercia M. Martinot avec effusion.

Quand mon père m’apprit la nouvelle, je pleurai très fort.

— Je ne pourrai jamais… bégayai-je…

Non pas que j’eusse le sentiment de mon impuissance, mais j’éprouvais réellement le sentiment du ridicule profond où j’allais m’enfoncer.

— On peut ce qu’on veut ! prononça mon père héroïquement… Travaille… applique-toi… Comment, une procession pareille, une fête unique, et toi en tête !… Et tu pleures ! Tu ne te rends donc pas compte de l’honneur que l’on te fait ?… Tu n’as donc pas d’amour-propre pour ta famille ?… Sapristi !… Il ne m’est jamais arrivé une chance pareille, à moi !

Ma mère, mes sœurs, ma tante me raisonnèrent, me firent honte de ma faiblesse. Ma tante surtout se montra particulièrement exaltée…

— Si tu ne veux pas… cria-t-elle… écoute bien… je te reprendrai ton tambour… Je le donnerai à un pauvre…

— C’est ça ! C’est ça ! On lui reprendra son tambour ! dit en chœur toute ma famille…

Je me résignai. Et durant un mois, tous les jours, je piochai mon tambour, douloureusement, sous la conduite du menuisier qui, jaloux de n’avoir pas été désigné par M. Martinot, répétait, à chaque minute :

— Si ça ne fait pas pitié !… Un gamin comme ça !… Un gamin de rien !… Un gamin tout petit !… Et moi qui étais à Sébastopol !…

Le grand jour arriva, enfin. Il y avait, dans la petite ville, une animation insolite et fiévreuse. Les rues étaient pavoisées, les chaussées et les trottoirs jonchés de fleurs. D’immenses arcs de verdure, reliés par des allées de sapins, donnaient au ciel, à l’horizon, aux maisons, à toute la nature, d’impressionnants aspects de mystère, de triomphe et de joie.

À l’heure dite, le cortège s’ébranla, moi en tête, avec mon tambour. J’étais bizarrement harnaché d’une sorte de caban dont le capuchon se doublait de laine rouge. Une fantaisie de M. Martinot qui trouvait que le caban avait quelque chose de militaire et s’harmonisait avec le tambour. Il pleuvait un peu ; le ciel était tout gris.

— Allons ! me dit M. Martinot… du nerf !… de la précision !…

À partir de ce moment je n’ai plus de cette journée fameuse que des souvenirs confus. Je me rappelle qu’une immense tristesse m’envahit. Tout me paraissait misérable et fou. J’aurais voulu m’enfuir, me cacher, disparaître, tout d’un coup, dans la terre. Mais M. Martinot me harcelait. Je l’avais sans cesse derrière moi, qui me disait :

— Du nerf !… battez plus fort !… On n’entend rien…

La pluie détendait la peau de mon tambour, qui, sous le roulement accéléré des baguettes, ne rendait que des sons étouffés sourds, lugubres…

Je ne vis pas l’évêque, je ne vis pas le reliquaire. Je ne vis rien, rien qu’une grande chose vague, où d’étranges figures s’agitaient, passaient et disparaissaient sans cesse. Je n’entendis rien, rien qu’un bourdonnement confus de voix lointaines, de voix souterraines. Je ne voyais et je n’entendais que M. Martinot, le crâne rouge de M. Martinot, conduisant l’orchestre, poussant les druides enchaînés, dirigeant les chœurs de jeunes filles qui chantaient :

Au temps jadis, d’horribles dieux…

Et je battais du tambour, machinalement d’abord, puis avec rage, avec frénésie, emporté dans une sorte de folie nerveuse, dans un vertige où ma conscience s’anéantissait.

Cela dura longtemps, cela dura un siècle, à travers des routes, des chapelles, parmi des fantômes…

Le soir, le curé offrait un grand dîner. Je fus présenté à l’évêque.

— C’est le petit garçon qui a joué si bien du tambour, Monseigneur ! dit le curé, en me donnant une tape amicale sur la joue.

— Ah ! vraiment ! fit l’évêque… Mais il est tout petit !

Et lui aussi me donna une tape sur la joue.

Le grand vicaire fit comme l’évêque ; et tous les convives qui étaient plus de vingt, firent comme le grand vicaire…

— Vois-tu ! me dit mon père, au comble de la joie… M’écouteras-tu, une autre fois ?…

Comme je ne répondais pas, mon père ajouta d’une voix sévère :

— Tiens ! tu ne mérites pas ce qui t’arrive !…

Le lendemain matin je fus pris de la fièvre… Une méningite me tint, longtemps, entre la vie et la mort, dans le plus affreux délire. Je n’en mourus pas, hélas !

Telle fut mon entrée dans la vie…

VI

La maladie avait, en quelque sorte liquéfié mon cerveau ; dès que je penchais la tête, il me semblait qu’un liquide se balançait contre les parois de mon crâne comme dans une bouteille remuée. Toutes mes facultés morales subirent un temps d’arrêt, une halte dans le néant. Je vécus dans le vide, suspendu et bercé dans l’infini, sans aucun point de contact avec la terre. Je demeurai longtemps en un état d’engourdissement physique et de sommeil intellectuel qui était doux et profond comme la mort.

Sur l’avis du médecin, mes parents, inquiets et honteux de moi, me laissèrent tranquille. J’abandonnai les leçons de tambour, et toutes autres leçons qui m’étaient une insurmontable fatigue. Ce fut pour moi une époque d’absolu bonheur, et dont je n’ai véritablement conscience, par le souvenir, qu’aujourd’hui. Durant plus d’un an, je savourai — incomparables délices de maintenant ! — la joie immense, l’immense joie de ne penser à rien. Étendu sur une chaise longue, les yeux toujours fermés à la lumière, j’avais la sensation du repos éternel, dans un cercueil. Mais la chair repousse vite aux blessures des enfants ; les os fracturés se ressoudent d’eux-mêmes ; les jeunes organes se remettent promptement de leurs secousses ; la vie a bientôt fait de rompre les obstacles qui arrêtent, un moment, le torrent bouillonnant de ses sèves. Je repris des forces, et, mes forces revenues, je redevins la proie de l’éducation familiale, avec tout ce qu’elle comporte de déformations sentimentales, de lésions irréductibles, et d’extravagantes vanités. Pourtant, j’obtins de mon père que je ne continuasse plus mes études sur le tambour. Et le tambour, malgré les heures d’orgueil — vite oubliées — qu’il avait données à ma famille, fut relégué, en compagnie de la flûte et du cornet à piston, dans la nuit tombale d’un vieux coffre à bois. Alors, j’entendis tous les jours, et presque à toutes les heures, mon père, ma mère, mes sœurs, ma tante, mes maîtres, à propos de choses que j’avais faites, ou que je n’avais pas faites, dire sur un ton à moitié irrité, à moitié compatissant : « C’est désolant… Il ne comprend rien… Il ne comprendra jamais rien… Quel affreux malheur pour nous que cette méningite ! » Et ils regardaient avec effroi, mais sans oser me les reprocher — car c’étaient de braves et honnêtes gens, selon la loi — les morceaux que je mangeais, que je dévorais avidement, dans le silence des repas, et dont ils savaient qu’ils ne seraient jamais payés !

Loin que ma sensibilité eût été diminuée par le mal qui avait si intimement atteint mes moelles, elle se développa encore, s’exagéra jusqu’à la trépidation nerveuse. Tout me fut une souffrance, car je n’avais pas encore le sentiment, si rassurant, si égoïste, de la beauté éparse dans les choses, de la beauté qui, seule, suffit à expliquer, à excuser ce malentendu, ce crime : l’univers. Je cherchais je ne sais quoi dans la prunelle des hommes, au calice des fleurs, aux formes si changeantes, si multiples de la vie, et je gémissais de n’y rien trouver qui correspondît au vague et obscur et angoissant besoin d’aimer qui emplissait mon cœur, gonflait mes veines, tendait toute ma chair et toute mon âme vers d’inétreignables étreintes, vers d’impossibles caresses.

Une nuit que je ne dormais pas, j’ouvris la fenêtre de ma chambre, et m’accoudant sur la barre d’appui, je regardai le ciel, au-dessus du jardin noyé d’ombre. Le ciel était couleur de violette, des millions d’étoiles brillaient. Pour la première fois, j’eus conscience de cette formidable immensité, que j’essayais de sonder, avec de pauvres regards d’enfant, et j’en fus tout écrasé. « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraya » ; j’eus la terreur de ces étoiles si muettes, dont le pâle clignotement recule encore, sans l’éclairer jamais, le mystère affolant de l’incommensurable. Qu’étais-je moi, si petit, parmi ces mondes ? De qui donc étais-je né ? Et pourquoi ? Où donc allais-je, vil fétu, perdu dans ce tourbillon des impénétrables harmonies ? Quelle était ma signification ? Et qu’étaient mon père, ma mère, mes sœurs, nos voisins, nos amis, tous ces atomes emportés par on ne sait quoi, vers on ne sait où… soulevés et poussés dans l’espace, ainsi que des grains de poussière sous le souffle d’un fort et invisible balai ?… Je n’avais pas lu Pascal — je n’avais rien lu encore — et quand, plus tard, cette page que je cite de mémoire, me tomba sous les yeux, je tressaillis de joie et de douleur, de voir imprimés si nettement, si complètement, les sentiments qui m’avaient agité, cette nuit-là…

« Je ne sais qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c’est que mon corps, que mes sens, que mon âme : et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, et qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans savoir pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi le peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point, plutôt qu’à un autre, de toute l’éternité qui m’a précédé, et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m’engloutissent comme un atome, et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour… »

Toute cette nuit-là, je restai appuyé contre la fenêtre ouverte, sans un mouvement, le regard perdu dans l’épouvante du ciel, et la gorge, si serrée que les sanglots, dont était pleine ma poitrine, ne pouvaient s’en échapper, et me suffoquaient. Mais le matin enfin reparut ; l’aube se leva, et avec elle la vie qui dissipe les songes de mort. Des portes s’ouvrirent, des volets claquèrent sur les murs ; une pie s’envola d’une touffe de troènes ; les chats, bondissant dans l’herbe, rentrèrent de leurs chasses nocturnes. Je vis la bonne, qui balaya le seuil de notre maison ; je vis ma sœur aînée qui porta sa cage à serins, sur une petite table du jardin, près de la pelouse, et se mit en devoir de la nettoyer, d’en changer l’eau dans les godets. Les serins pépiaient, et ma sœur leur répondait d’une voix aigre, car sa voix, même dans l’émotion, même dans la tendresse, gardait une intonation de glapissement mauvais. De la fenêtre où je l’observais, elle était hideuse, ma sœur. Sa silhouette revêche chagrinait le réveil si pur, si frais du matin, par la discordance d’un sale bonnet de nuit et d’une camisole fripée. Son jupon noir, mal attaché aux hanches, pendait, d’une façon désagréable, sur d’impures savates qui traînaient sur l’allée, pareilles à de répugnants crapauds. Elle avait une nuque méchante, un profil dur et sec de vieille fille, un crâne obstiné. Je ne sais pourquoi elle m’irrita, plus que de coutume. J’aurais voulu la battre, j’aurais voulu, à coups de marteau, faire pénétrer dans ce crâne un peu de la clarté de ce virginal matin… Je descendis au jardin, et courant vers elle, presque menaçant, je lui empoignai le bras, et criai :

— Sotte !… sotte !… sotte !… Tu ferais mieux de regarder les étoiles, la nuit…

Ma sœur poussa un cri, effrayée de ma voix, de mon regard, et s’enfuit en appelant : « au secours ! »

Ce jour-là, j’accompagnai mon père aux obsèques d’un vieux fermier que je ne connaissais pas. Au cimetière, durant le défilé devant la fosse, je fus pris d’une étrange tristesse. Je quittai la foule des gens qui se bousculaient et se disputaient l’aspersoir, et je courus à travers le cimetière, trébuchant sur les tombes et pleurant à fendre l’âme d’un fossoyeur. Mon père me rejoignit.

— Eh bien ?… Qu’est-ce que tu as ?… Pourquoi pleures-tu ?… Pourquoi t’en vas-tu ?

— Je ne sais pas !… Je ne peux pas…

Mon père me prit par la main et me ramena à la maison.

— Voyons ! raisonna-t-il. Tu ne le connaissais pas, le père Julien ?

— Non…

— Par conséquent, tu ne l’aimais pas ?

— Non…

— Ça ne peut pas te faire de la peine qu’il soit mort ?

— Non…

— Alors, qu’est-ce qu’il te prend ?… Pourquoi pleurer ?

— Je ne sais pas…

Et mon père ajouta, après un silence, d’une voix plus sévère :

— Ce n’est pas bien, ce que tu fais là !… Tu ne sais quoi inventer pour me mortifier ! Je ne suis pas content du tout… Ce matin tu dis à ta sœur on ne sait quoi… maintenant tu pleures à propos de rien… Si tu continues, je ne t’emmènerai plus jamais avec moi…

VII

À cette époque, un grand changement survint en notre existence.

Mes parents, se trouvant trop à l’étroit, dans notre petite maison, achetèrent une propriété plus vaste et qu’ils convoitaient depuis longtemps. Il y avait une grille, de très vieux arbres, une charmille, un verger, et parmi des rocailles écroulées, les restes d’un ancien jet d’eau ; l’habitation, toute blanche, avec son haut toit d’ardoise, offrait, de la route, au regard des promeneurs, un aspect imposant et presque « seigneurial », disaient mes sœurs. De fait, cette maison nous classait, dans le pays, nous élevait d’un rang au-dessus des petits bourgeois non hiérarchisés. Mes sœurs prenaient des airs plus hautains, et déjà jouaient comiquement à la grande dame. Elles espéraient aussi — espoir formellement partagé par toute la famille — trouver avec le prestige de cette maison, de sortables maris.

Mais tout cela ne s’était pas accompli sans de longues réflexions, sans de longues et émouvantes et angoissantes hésitations. Durant des mois et des mois, on avait pesé le pour et le contre, élevé d’inextricables objections, établi des comptes enchevêtrés, mesuré la hauteur des plafonds, la largeur des fenêtres, la profondeur des placards, sondé la solidité des murailles, espionné le tirage des cheminées… surtout ma mère qui manquait, en toutes choses, de décision. Elle ne pouvait, ma mère, se résoudre à prendre un parti, même dans les actes les plus ordinaires, les plus renouvelés de la vie de ménage ; et, pour l’achat d’une robe, d’un paquet de navets, d’une pelote de fil, elle ne cédait, après des soupirs et des froncements de sourcils, que talonnée par la nécessité. Je me souviens encore des inénarrables négociations qu’elle ouvrit avec un cordonnier, pour l’achat d’une paire de bottines ; ces négociations durèrent deux ans, pendant lesquels je marchai avec des chaussures trouées.

L’affaire terminée, l’acte de vente signé, ma mère fut comme écrasée de sa hardiesse. Non, cela n’était pas possible ! Cette résolution irréparable, qui coupait court aux réflexions, aux objections, aux hésitations, aux mais, aux si, aux car, lui parut une surprise violente, une criminelle effraction de sa volonté, quelque chose comme une catastrophe soudaine, terrible, à laquelle il était impossible de s’attendre. Et sans cesse, elle gémissait :

– Une si grande maison !… Et peut-être de l’humidité !… Et tant de terrain !… Ah ! mon Dieu ! qu’allait-on devenir, là-dedans ?

La pensée d’une installation nouvelle, discutée pourtant, prévue dans ses plus méticuleux détails, l’accabla comme une tâche trop lourde pour elle, lui cassa les bras, lui aplatit le cerveau. Elle chercha des moyens bizarres, de rompre le marché.

– Mais, puisque c’est signé ! disait mon père… puisque tu as signé, voyons !

– J’ai signé, j’ai signé… reprenait ma mère… Eh bien, ce n’est pas une raison… Je puis m’être trompée… Il doit y avoir des motifs d’annulation… D’abord, je n’ai pas signé de bon cœur… Et puis admets que la toiture s’effondre demain…

– Eh bien ?

– Eh bien, je dis que cela n’est pas juste… qu’on aurait pu attendre… et que si tu voulais bien…

Et comme mon père, impatienté, haussait les épaules :

– Oh ! toi ! je sais ! reprochait ma mère… Toi, d’abord, tu n’as jamais su ce que c’est que l’argent…

Il lui fallut plusieurs semaines pour s’habituer à cette effarante idée que le marché était irrévocable, qu’il n’y avait pas à y revenir, ainsi que mon père le lui expliquait, le code en main. Enfin, un beau jour, elle finit par déclarer :

– Après tout !… Nous avons été si longtemps gênés et mal à l’aise que nous pouvons bien nous donner le plaisir d’un peu de confortable…

– Bien sûr ! appuya mon père… Et te voilà, enfin, raisonnable… Mon Dieu, la vie n’est pas déjà si longue ! Un peu de bon temps, va… ça n’est pas de trop… quand on le peut.

– Ça c’est vrai ! conclut ma mère, rassurée et joyeuse… Et puisque les enfants sont contents !… Avoue tout de même que nous nous sommes trop précipités… Et puis, cette grande maison, jamais nous ne pourrons l’entretenir, avec nos deux domestiques…

– Mais si ! mais si !… Tu prendras une petite fille, en plus, une petite fille de dix francs par mois…

– Enfin, pourvu qu’on soit heureux, pourvu qu’on soit bien !

À partir de ce moment, ma mère, sérieuse et active, rôda dans la maison, s’arrêtant devant chaque objet, ayant avec chaque chose d’étranges colloques.

Un matin, elle dit, au déjeuner, très grave :

– Il va falloir faire de grandes économies… J’ai beaucoup réfléchi. Ainsi, le salon… Nous n’avons pas besoin d’un salon… Nous voyons si peu de monde… On pourrait vendre les meubles du salon…

– Oh ! mère ! fit ma sœur aînée… Moi je pensais qu’on l’aurait arrangé encore mieux…

– Est-ce toi qui paies ? dit ma mère, avec un regard dur… Tais-toi… c’est comme ton piano !… Tu n’en joues jamais… À quoi sert-il ton piano ?… Oui, pas d’encombrement ! J’en ai assez !

— Mais, petite mère… le piano, tu l’as acheté avec nos économies, nos petits cadeaux du jour de l’an… Si je n’en joue pas, c’est parce que tu ne veux pas que l’accordeur vienne pour le réparer… Enfin, il est à nous le piano…

— Rien n’est à vous ici, entendez-vous ?… gronda ma mère.

Et s’adressant à mon père, qui ne disait mot :

— C’est comme le cheval, la voiture… Qu’avons-nous besoin de cela ?… Nous ne sortons presque jamais… Je crois que nous pourrions les vendre… Cela ferait une fameuse économie…

— Mais enfin, objecta mon père, on ne peut pourtant pas tout vendre… Nous n’avons pas acheté cette maison pour nous priver de tout ce qui nous fait plaisir…

Le lendemain, ce fut encore plus terrible.

— Nous renverrons les domestiques, déclara ma mère… Les enfants feront le ménage, je prendrai une femme de journée pour les gros travaux…

Tout le monde sursauta. Mon père intervint.

— Comment, toi-même tu disais que tu ne pourrais entretenir la maison avec ton monde… C’est de la folie !… Et le jardin ? Y penses-tu au jardin ?… Moi, tu sais, je tiens à mes légumes, à mes arbres, à mes fruits !

— Des fruits !… Nous avons eu vingt poires cette année… Je n’ai même pas pu faire de gelée de pomme avec tes fruits !… Non, non, plus de gaspillage !… plus d’encombrement !… Tu agiras avec ton jardin comme moi avec ma maison… tu prendras un homme de journée, un jour par semaine.

— Ce n’était pas la peine, alors, d’acheter une maison plus grande, si tu dois tout vendre et tout renvoyer.

Ma mère eut un regard de triomphe :

— Ah ! te l’ai-je assez dit ?… T’ai-je assez averti que tu commettais une sottise, une folie ?…

— Mais c’est toi qui as eu l’idée de cette maison ; c’est toi qui te trouvais trop petitement ici…

— Allons ! voilà que c’est moi, maintenant !… Je suis fâchée de te le dire… Mais tu n’as pas de conduite, tu n’as pas de dignité !…

Les scènes se renouvelèrent souvent.

Il fut décidé qu’on n’allumerait plus de lampe, le soir, dans le couloir, qu’on supprimerait un plat, aux repas, qu’on remplacerait le feu de bois par le feu de coke, qu’on ne garderait rien, rien, de ce qui avait été notre pauvre petit luxe, notre humble bien-être.

Et nous entrâmes, un beau matin, dans la grande maison presque vide. Les enchères publiques avaient éparpillé aux quatre coins du pays nos meubles, nos habitudes, nos menues joies quotidiennes. Il ne restait que, çà et là, une armoire, une chaise, une table, un lit. Et c’était si triste, cette maison, ces immenses pièces froides et revêches, ces fenêtres nues, par où s’apercevaient la détresse des pelouses, l’abandon des allées, que je me mis à pleurer je ne sais trop pourquoi, d’ailleurs, car je n’attachais pas un prix si précieux à ces choses disparues, qui n’avaient jamais contenu, pour moi, une parcelle de bonheur.

Et quoique je pleurasse, dans un coin de la pièce où nous étions réunis et silencieux, je ne pouvais m’empêcher de goûter, avec ces pleurs, une joie amère, la joie d’assister à la déconvenue de mes sœurs, dans les yeux desquelles je voyais la déroute des espoirs, la fuite des maris, la peur des éternelles virginités.

VIII

Ces pages que j’écris ne sont point une autobiographie, selon les normes littéraires. Ayant vécu de peu, sans bruit, sans nul événement romanesque, n’ayant commis que des actes incohérents, toujours solitaire, même dans ma famille, même parmi mes amis d’autrefois, même au milieu des foules, un instant coudoyées, je n’ai pas la vanité de penser que ma vie puisse offrir le moindre intérêt, ou le moindre agrément, à être racontée. Je n’attends donc, de ce travail, nulle gloire, nul argent, ni la consolation de songer que je puis émouvoir l’âme d’une dame vieille et riche. Je suis, dans le monde qui m’entoure de son ignoré, un trop négligeable atome et personne n’a souci de moi. Et, pourquoi, quelqu’un, sur la terre, se préoccuperait-il du silencieux insecte que je suis ? J’ai volontairement ou par surprise, je ne sais, rompu tous les liens qui m’attachaient à la solidarité humaine, j’ai refusé la part d’action, utile ou malfaisante, qui échoit à tout être vivant… Je n’existe ni en moi, ni dans les autres, ni dans le rythme le plus infime de l’universelle harmonie. Je suis cette chose inconcevable et peut-être unique : rien ! J’ai des bras, l’apparence d’un cerveau, les insignes d’un sexe ; et rien n’est sorti de cela, rien, pas même la mort. Et si la nature m’est si persécutrice, c’est que je tarde trop longtemps, sans doute, à lui restituer ce petit tas de fumier, cette menue pincée de pourriture qui est mon corps, et où tant de formes, charmantes, qui sait ? tant d’organismes curieux, attendent de naître, pour perpétuer la vie, dont réellement je ne fais rien et que, lâchement, j’interromps. Qu’importe donc si j’ai pleuré, si, parfois, j’ai labouré, du soc de mes ongles, ma sanglante poitrine ? Au milieu de l’universelle souffrance, que sont mes pleurs ? Que signifie ma voix, déchirée de sanglots ou de rires, parmi ce grand lamento, qui secoue les mondes, affolés par l’impénétrable énigme de la matière, ou de la divinité ?

Si j’ai dramatisé ces quelques souvenirs de l’enfance qui fut mienne, ce n’est pas pour qu’on me plaigne, pour qu’on m’admire, pour qu’on me haïsse. Je sais que je n’ai droit à aucun de ces sentiments dans le cœur des hommes. Et qu’en ferais-je ? Est-ce la voix du suprême orgueil qui parle en moi, à cette heure ?… Tentai-je d’expliquer, d’excuser par de trop subtiles raisons la retombée de l’ange que j’aurais pu être, à l’immonde, à la croupissante larve que je suis ? Oh ! non ! Je n’ai pas d’orgueil, je n’ai plus d’orgueil ! Chaque fois que ce sentiment a voulu pénétrer en moi, je n’ai eu, pour le chasser, qu’à porter les yeux vers ce ciel, vers ce gouffre épouvantant de l’infini, où je me sens plus petit, plus inaperçu, plus infinitésimal que la diatomée perdue dans l’eau vaseuse des citernes. Oh ! non, je le jure, je n’ai plus d’orgueil.

Ce que j’ai voulu, c’est, en donnant à ces souvenirs une forme animée et familière, rendre plus sensible une des plus prodigieuses tyrannies, une des plus ravalantes oppressions de la vie, dont je n’ai pas été seul à souffrir, hélas ! — C’est-à-dire l’autorité paternelle. Car tout le monde en souffre, tout le monde porte en soi, dans les yeux, sur le front, sur la nuque, sur toutes les parties du corps où l’âme se révèle, où l’émotion intérieure afflue en lumières attristées, en spéciales déformations, le signe caractéristique et mortel, l’effrayant coup de pouce de cette initiale, ineffaçable éducation de la famille. Et puis, il me semble, que ma plume qui grince sur le papier, me distrait un peu de l’effroi de ce silence, de l’effroi de cette solitude, de l’effroi de ces poutres, où pèse sur ma tête quelque chose de plus lourd que le ciel du jardin, la terreur de la nuit. Et puis, il me semble encore que les mots que je trace deviennent des êtres, des personnages vivants, des personnages qui remuent, qui parlent, qui me parlent… — ah ! concevez-vous la douceur de cette chose inespérable ?… — qui me parlent !

J’ai aimé mon père, j’ai aimé ma mère. Je les ai aimés jusque dans leurs ridicules, jusque dans leur malfaisance pour moi. Et à l’heure où je confesse cet acte de foi, depuis qu’ils sont, tous les deux, là-bas, sous l’humble pierre, chairs dissolues et vers grouillants, je les aime, je les chéris plus encore, je les aime et je les chéris de tout le respect que j’ai perdu. Je ne les rends responsables ni des misères qui me vinrent d’eux, ni de la destinée indicible que leur parfaite et si honnête inintelligence m’imposa. Ils ont été ce que sont tous les parents, et je ne puis oublier qu’eux-mêmes souffrirent, enfants, sans doute, ce qu’ils m’ont fait souffrir. Legs fatal que nous nous transmettons les uns aux autres, avec une constante et inaltérable vertu. Toute la faute en est à la société, qui n’a rien trouvé de mieux, pour légitimer ses vols et consacrer son suprême pouvoir, surtout, pour contenir l’homme dans un état d’imbécillité complète et de complète servitude, que d’instituer ce mécanisme admirable de gouvernement : la famille.

Tout être, à peu près bien constitué, naît avec des facultés dominantes, des forces individuelles, qui correspondent exactement à un besoin ou à un agrément de la vie. Au lieu de veiller à leur développement, dans un sens normal, la famille a bien vite fait de les déprimer et de les anéantir. Elle ne produit que des déclassés, des révoltés, des déséquilibrés, des malheureux, en les rejetant, avec un merveilleux instinct, hors de leur moi ; en leur imposant, de par son autorité légale, des goûts, des fonctions, des actions qui ne sont pas les leurs, et qui deviennent non plus une joie, ce qu’ils devraient être, mais un intolérable supplice. Combien rencontrez-vous dans la vie de gens adéquats à eux-mêmes ?

J’avais un amour, une passion de la nature, bien rare chez un enfant de mon âge. Tout m’intéressait en elle, tout m’intriguait. Combien de fois suis-je resté, des heures entières, devant une fleur, cherchant, en d’obscurs et vagues tâtonnements, le secret, le mystère de sa vie ! J’observai les araignées, les fourmis, les abeilles, avec des joies profondes, traversées aussi de ces affreuses angoisses, de ne pas savoir, de ne rien connaître. Souvent, j’adressais des questions à mon père, mais mon père n’y répondait jamais, et me plaisantait toujours.

— Quel drôle de type tu fais, me disait-il… Où vas-tu chercher tout ce que tu me racontes !… Les abeilles, eh bien ! ce sont les femelles des bourdons, comme les grenouilles sont les femelles des crapauds… Et elles piquent les enfants paresseux… Es-tu content ?

Je n’avais ni livres, ni personne pour me guider. Rien ne me rebutait, et c’était une chose vraiment touchante que cette lutte d’un enfant contre la formidable et incompréhensible nature.

Un jour qu’on creusait un puits, à la maison, je conçus, tout petit et ignorant que je fusse, la loi physique qui détermina la découverte des puits artésiens. J’avais été souvent frappé, dans mes quotidiennes constatations, de ce phénomène de l’élévation des liquides dans les vases se communiquant ; j’appliquai, par ce raisonnement, cette théorie innée et bien confuse encore dans mon esprit, aux nappes d’eau souterraines, et je conçus la possibilité d’un jaillissement d’eau de source, au moyen d’un forage, dans un endroit déterminé du sol.

Je fis part de cette découverte à mon père, je la lui expliquai du mieux que je pus, avec un afflux de paroles et de gestes qui ne m’était pas habituel.

— Qu’est-ce que tu me chantes-là ? s’écria mon père… mais c’est le puits artésien que tu as découvert !

Et je vois encore le sourire ironique, qui plissa son visage glabre, et dont je fus tout humilié.

— Je ne sais pas, — balbutiai-je, — je te demande…

— Mais petite bourrique ! Il y a longtemps que c’est découvert… Ah ! ah ! ah !… Je parie que demain tu découvriras la lune.

Et mon père éclata de rire. Ce rire, comme il me fit mal !

Ma mère survint.

— Tu ne sais pas ?… Nous avons un grand homme pour fils… Le petit vient de découvrir les puits artésiens.

— Oh ! l’imbécile ! dit ma mère !… Il ferait bien mieux d’apprendre son histoire sainte.

Ce fut au tour de mes sœurs qui accoururent, avec leurs visages pointus et curieux.

— Saluez votre frère… Il vient de découvrir les puits artésiens.

— Il ne sait quoi inventer pour être ridicule, glapirent-elles, en me tirant la langue…

Puis enfin, les voisins, les amis, tout le pays, surent bientôt que j’avais découvert un moyen de creuser les puits, comme on enfonce une cuiller dans un pot à beurre. Et ce fut autour de ma pauvre petite personne humiliée un éclat de rire, les moqueries universelles. Je sentis le mépris de toute une ville peser sur moi. Et je faillis mourir de honte.

Il fut décidé qu’on me mettrait au collège pour m’apprendre à vivre.

IX

Je passe sur mes années de collège. D’ailleurs, je puis, d’un mot, caractériser l’effet moral qu’elles eurent sur moi. Elles m’abrutirent. L’éducation que je reçus là fut une aggravation de celle commencée dans ma famille. À la maison, il est bien rare que l’enfant n’ait ressenti une sorte de chaleur, d’affection, en même temps qu’une sorte de sécurité intime qui lui tiennent lieu d’idées et de notions précises de la vie. C’est, souvent, quelque chose de vague et qui, pourtant, lui est un appui. L’amour est si fort, que même inintelligent, même médiocre, il ouvre à l’âme tout un horizon de beautés morales. Au collège, rien de pareil. L’enfant est remis entre les mains indifférentes et lourdes de mercenaires, à qui rien ne le rattache, ni l’intérêt, ni la tendresse, ni la vanité. Ils arrivent, se hâtent, et s’en vont. Et puis, je ne sais quel intolérable ennui émane de cet ensemble d’absurdités, de mensonges et de ridicules diplômés qu’est un professeur. Loin de nous intéresser aux devoirs qu’il enseigne, en leur donnant de l’agrément et de la vie, le professeur vous en dégoûte, comme d’une laideur. Tout en lui prend un aspect de gravité raide et gourmée, de dogmatisme prudhommesque, qui tue la curiosité dans l’esprit de l’enfant, au lieu de la développer. Avec une sûreté merveilleuse, avec une miraculeuse précision, le professeur enduit les intelligences juvéniles d’une si épaisse couche d’ignorance, il étend sur elles une crasse de préjugés si corrosive, qu’il est à peu près impossible de s’en débarrasser jamais. Il en est, parmi ces jeunes âmes, qui se rebellent contre cette effrayante discipline de médiocrité. Je les admire, mais comme je les plains ! Que de difficultés, que de malheurs la vie ne leur réserve-t-elle pas ?

Je me rappelle que, sur la cheminée de la salle à manger, il y avait un groupe en plâtre, acheté par ma mère à un petit ambulant italien, et qui figurait des enfants nus, jouant aux billes. C’était hideux, mais tel était le goût artistique de ma mère. Par malheur les mouches ne cessaient de déposer, sur le plâtre, des taches brunâtres, qui faisaient la désolation de ma famille. Mes sœurs, à qui la garde de cette œuvre d’art était dévolue, avaient beau les gratter, les laver, les saupoudrer de farine, ces inconvenantes saletés ne disparaissaient pas. Au contraire, elles pénétraient plus avant dans le grain du plâtre, ou s’élargissaient à la surface, indélébiles. En quelques années le groupe devint tout noir. Il fallut le jeter aux ordures. Ces chiures de mouches me représentaient exactement les leçons du professeur, et j’avais la conscience que ma petite personnalité disparaissait, peu à peu, sous ce dépôt excrémentiel et quotidien.

Oh ! le professeur ! J’ai connu un jeune homme qui avait gardé de son professeur un incomparable et extraordinaire souvenir ! Il lui dédiait ses livres, car c’était un homme de lettres ; il le remerciait, publiquement, avec quels enthousiasmes, d’avoir éveillé son âme à une foule de beautés, de lui avoir dévoilé les mystères de la nature. Ai-je besoin de dire que je ne rencontrai jamais cet inconcevable Dieu ! Mes professeurs, à moi, m’apprirent que seule la force physique est belle et enviable, et j’étais faible ; ils me forcèrent à révérer les vertus grossières, les actes lâches, les passions animales, la supériorité des brutes et l’héroïsme des boxeurs.

Je sortis du collège, dépourvu de tout, et discipliné à souhait. À force d’être rebuté, j’avais perdu le goût de la recherche et la faculté de l’émotion. Mes étonnements, mes enthousiasmes devant la nature qui avaient, un moment, soutenu mon intellect à une hauteur convenable, qui m’avaient préservé des bassesses contagieuses, où croupissaient mes sœurs, étaient tombés. Je n’avais plus de désirs, d’inspirations, vers les grandes choses, j’étais mûr pour faire un soldat, un notaire, ou tel fonctionnaire larveux qu’il plairait à mon père que je fusse… Et je ne songeais pas à discuter les décisions ultérieures qu’il prendrait contre mon honneur.

Il y eut alors de longs conseils de famille, où toutes les positions sociales furent passées en revue. Il n’était nullement question des aptitudes que je pouvais montrer pour telle ou telle fonction, mais seulement des avantages sociaux et pécuniaires, qu’elle comportait. Il résulta de ces interminables conciliabules, qui se passaient d’ailleurs en dehors de moi, que rien ne prenait, et qu’en attendant une détermination, je travaillerais à copier des rôles chez un notaire.

— C’est un bon exercice, disait mon père, et qui réserve l’avenir.

C’est à cette époque que se passa, dans ma vie, un extraordinaire événement, et qui m’apprit ce que c’est que l’amour.

Ma tante, je l’ai dit, était une femme singulière, et qui ne mettait pas beaucoup de logique dans ses actions. Un jour, elle m’accablait de tendresse et de cadeaux ; le jour suivant, elle me battait, sans raison. En tout ce qu’elle faisait, elle semblait obéir aux suggestions d’une incompréhensible folie. Quelquefois, elle restait des journées entières, enfermée dans sa chambre, triste, pleurant on ne sait pourquoi. Et le lendemain, elle chantait, prise de gaietés bruyantes, et de dévorantes activités. Souvent je l’ai vue remuer, dans le bûcher, de grosses bûches de bois, bêcher la terre, plus ardente au travail qu’un terrassier. Elle était fort laide, si laide que jamais personne ne l’avait demandée en mariage. On pensait, dans la famille, qu’elle souffrait beaucoup de son état de vieille fille. La figure couperosée, la peau sèche et comme brûlée, soulevée en squames, par du feu intérieur, les cheveux rares et courts, très maigre, un peu voûtée, ma pauvre tante était vraiment désagréable à voir. Ses subites tendresses me gênaient plus encore que ses colères. Elle avait, en m’embrassant furieusement, des gestes si durs, des mouvements si brusques, que je préférais encore qu’elle me pinçât le bras.

À mon retour du collège, son affection comme ses méchancetés prirent une tournure qui m’épouvanta. Quelquefois, après le déjeuner, elle m’entraînait, en courant comme une petite fille, vers le fond du jardin. Il y avait là une salle de verdure, et, dans cette salle, un banc. Nous nous asseyions sur le banc, sans rien nous dire. Ma tante ramassait sur le sol une brindille morte, et la mâchait avec rage… Sa couperose s’avivait de tons plus rouges, sa peau écailleuse se bandait sur l’arc tendu de ses os ; et dans ses yeux congestionnés par un afflux de sang, d’étranges lueurs brillaient…

— Pourquoi ne me dis-tu rien ?… demandait-elle, après quelques minutes de silence gênant !

— Mais ma tante…

— Oh ! regarde… comme tu es mal cravaté !… Quel petit désordre tu fais !…

Et m’attirant près d’elle, elle arrangeait le nœud de ma cravate, avec des gestes vifs et heurtés… Je sentais les os de ses doigts se frotter à ma gorge… et son souffle fade, d’une chaleur aigre, offusquait mes narines… J’aurais bien voulu m’en aller, non que je soupçonnasse un danger quelconque… mais toutes ces pratiques m’étaient intolérables… Puis tout à coup ma tante se levait, piétinait la terre avec impatience, et me lançait un vigoureux soufflet…

— Tiens !… attrape… Tu es un sot… tu es une petite bête… une vilaine petite bête…

Et elle partait vivement, étouffant, dans sa course, le bruit d’un sanglot…

Un après-midi, nous étions assis sur le banc, dans la salle de verdure.

— Pourquoi regardes-tu Mariette ? me dit ma tante brusquement.

Mariette était une petite bonne que nous avions alors.

— Mais je ne regarde pas Mariette, répondis-je, étonné de cette question…

— Je te dis que tu la regardes… Je ne veux pas que tu la regardes… Je le dirai à ta mère…

— Je t’assure, ma tante… insistai-je.

Mais je n’eus pas le temps d’achever ma phrase… Enlacé, étouffé, broyé par mille bras, on eût dit, par mille bouches, je sentis l’approche de quelque chose d’horrible, d’inconnu, puis l’enveloppement, sur moi, d’une bête atroce… Je me débattis violemment… je repoussai la bête des dents, des coudes, des ongles, de toute la force décuplée par l’horreur de son corps.

— Non… non… je ne veux pas… criai-je… Ma tante, je ne veux pas… je ne veux pas…

— Mais tais-toi donc, imbécile !… râlait ma tante, ses lèvres roulant sur mes lèvres…

— Non ! cessez, ma tante… cessez… Ou j’appelle maman !…

L’étreinte mollit, quitta ma poitrine, mes jambes ; mes lèvres délivrées purent aspirer une bouffée d’air frais… et entre les branches, je vis ma tante, fuyant, dans l’allée, vers la maison.

Je n’osai rentrer que le soir, à l’heure du dîner, inquiet à l’idée de revoir ma tante.

— Ta tante est partie, me dit mon père, le front soucieux… Elle a eu une discussion avec tes sœurs… Elle est partie…

Et il ajouta :

— Oh ! je la connais… Elle ne reviendra pas… C’est embêtant… Trois mille francs de rentes perdues… C’est embêtant !

Le dîner fut morose et silencieux. Chacun regardait la place vide.

Nous n’avons jamais revu ma tante ; jamais nous n’avons eu de ses nouvelles.

Ô ma pauvre tante, créature lamentable et douloureuse, où es-tu ?… Et pourquoi ne t’ai-je pas donné le bonheur que tout le monde t’avait refusé ?

X

Il fait froid ; le canal est gelé. De lourds glaçons qui charrient d’étranges, d’immobiles corbeaux, descendent mollement le courant, et les berges résonnent. Tout le long des berges, court un bruit charmant d’harmonica. Un remorqueur et six péniches, très noires, noires comme s’ils conduisaient la peste et la mort, attendent le dégel, rangés au milieu de l’eau qui sera, peut-être, prise demain, car les glaçons se pressent, se rapprochent, s’entassent l’un sur l’autre, avec des craquements doux. Une brume couvre les champs, les peupliers ne sont plus qu’une vague et légère ébauche violette, dans le paysage simplifié.

Les mariniers désœuvrés vont et viennent sur le quai, emplissent le cabaret. Une odeur d’alcool est dans l’air ; une lueur d’alcool est dans les regards ; et le meurtre rôde. Tout à l’heure, deux hommes, la face furieuse, sont sortis, et ont tiré leurs couteaux. C’est sinistre.

Des canards sauvages volent par bandes symétriques, tournoient, en sifflant, dans le ciel bas, d’un bleu sombre, au-dessus de la brume, d’un bleu qui a des reflets louches de métal, et j’ai vu passer un cygne blanc, un grand cygne blessé, un grand cygne blanc et sanglant, qui s’est abattu dans l’île, là-bas, derrière les peupliers. Ah ! qu’il était blanc sur le bleu mortuaire ; qu’il était rouge aussi ! Pourquoi l’ont-ils tué ? L’homme ne peut souffrir que quelque chose de beau et de pur, quelque chose qui a des ailes, passe au-dessus de lui. Il a la haine de ce qui vole, et de ce qui chante. Il m’a semblé que ce cygne, c’était l’image même de mon rêve ; et mon rêve est mort.

Autour de soi, de partout, on entend des coups de fusil ; — au-dessus de soi, de partout, on entend comme des plaintes, comme des cris. Le ciel est plein d’agonies, comme la terre.

Ce soir, je suis remonté de l’écluse, un peu ivre, non pas ivre tout à fait… Mais j’ai dans le cerveau d’étranges pesanteurs. Au seuil du cabaret, où j’ai laissé des hommes grimaçants, un froid m’a saisi, et l’ascension de la côte ne m’a pas réchauffé. Habituellement, quand j’ai trop bu, je tombe comme une masse sur mon lit, et je dors, je dors, des sommeils heureux, des sommeils où se pavanent les belles chimères et les consolantes joies ; je n’ai pas sommeil, ce soir : jamais je ne me suis senti aussi triste que ce soir… En vain, je veux ressaisir et suivre le fil de mes souvenirs. Je ne me souviens plus de rien… Tout flotte dans ma tête, comme dans de lourdes, d’impénétrables brumes. Et j’ai peur du silence qui m’entoure, j’ai peur de mon ombre, là, sur le mur, j’ai peur de ce chien qui aboie… Pourquoi n’aboie-t-il que quand je suis triste ? Oh ! ces nuits tranquilles ! ces nuits mortes où pas un souffle ne vient heurter les branches des arbres, soulever les tuiles de mon toit, faire craquer les fenêtres, comme elles sont terribles ! Fuir dans le passé, retrouver des visages, des choses… Mon père mort, ma mère morte, mes sœurs mariées… Mais je ne sais plus, ce soir, comment tout cela est arrivé !…

Ah ! voici mon compagnon, mon seul compagnon ! C’est une petite araignée. Elle est descendue du plafond, sur un fil que je ne vois pas, et s’est arrêtée, à quelques centimètres du verre de la lampe, mais en dehors de son rayonnement… Et elle reste là, ses longues pattes repliées, au bout du fil qu’elle vient de faire ? Il n’y a plus de mouches, plus d’insectes. D’ailleurs elle demeure inactive, ne tisse aucune toile, ne se livre à aucune embuscade. Elle a l’air de dormir, le ventre à la chaleur de la lampe. Elle dort ou elle rêve. Par un instinct de taquinerie, je déploie la lampe, à droite. Alors l’araignée remonte le long du fil invisible, prestement comme un gymnaste, suit le plafond et redescend sur un nouveau fil, jusqu’à ce qu’elle ait retrouvé sa place, à la chaleur de la lampe. Elle replie ses longues pattes grêles, se balance un instant et redevient immobile. Je renouvelle plusieurs fois l’expérience, j’éloigne la lampe, à droite, à gauche, et toujours l’araignée remonte et redescend et vient se poster, avec une admirable précision, près du verre qui lui envoie une douce chaleur. Je regarde l’araignée… les minutes passent, les heures s’écoulent, je regarde la petite araignée, immobile, et il me semble qu’elle aussi me regarde avec ses huit yeux, ironiquement fixés sur moi ; et je l’entends qui me dit :

« Tu es triste, tu te désoles, et tu pleures !… C’est ta faute… Pourquoi as-tu voulu être mouche, quand il t’était si facile, d’être comme moi, une joyeuse araignée… Vois-tu, dans la vie, il faut manger ou être mangé… Moi, j’aime mieux manger… Et c’est si amusant !… Les mouches sont si confiantes, si bêtes… on leur dresse des petites embûches… un rien… quelques fils, dans le soleil, entre deux feuilles, entre deux fleurs… Les mouches aiment le soleil, elles aiment la lumière, les fleurs, ce sont des poètes… Elles viennent s’embarrasser les ailes, dans les fils tendus près de la fleur, dans le soleil… Et tu les prends, et tu les manges… C’est très bon, les mouches !… Oh ! que tu es bête, va !… Ta lampe s’éteint… Bonsoir ! »

Et l’araignée remonte au plafond, et disparaît derrière une poutre, dans l’ombre.

Le chien aboie toujours, là-bas !… Un autre chien, plus loin, lui répond. Je me sens envahi par le froid de la mort.

Je vais à la fenêtre. La lune s’est levée, a chassé les brumes. Entre les branchages dépouillés des arbres, le ciel s’allume, les étoiles flamboient cruellement. Et je pense :

« Et quand même j’aurais été l’araignée humaine, quand même j’aurais joui de la joie des meurtres !… Est-ce que j’aurais été heureux, plus heureux ? Est-ce que je n’aurais pas été toujours écrasé par le mystère de ce ciel, par tout cet inconnu, par tout cet infini qui pèse sur moi ? Qu’importe de vivre comme je vis ?… C’est vivre qui est l’unique douleur ! Vivre dans la jouissance, parmi les foules, ou vivre dans la solitude, au milieu de l’effroi, du silence, n’est-ce donc pas la même chose ?… Et je n’ai pas le courage de me tuer ! »

Je n’ai pas assez bu, ce soir…

XI

Mes sœurs se marièrent, à quelques mois de distance. Elles épousèrent des êtres très vagues, étrangement stupides, dont l’un était receveur de l’enregistrement, et l’autre, je ne sais plus quoi. À peine si je leur adressai la parole, et je les traitai comme des passants. Quand ils eurent compris que je ne comptais pour rien, dans la famille, ils me négligèrent totalement, me méprisèrent, tous les deux, pour ma faiblesse, pour mes façons solitaires, pour tout ce qui n’était pas eux, en moi. C’étaient de grands gaillards, bruyants et vantards, ayant beaucoup vécu dans la lourde, dans l’asphyxiante bêtise des petits cafés de village. Ils y avaient appris, ils en avaient gardé des gestes spéciaux et techniques. Aussi quand ils marchaient, avançaient le bras, saluaient, mangeaient, ils avaient toujours l’air de jouer au billard, de préparer des effets rétrogrades, importants et difficiles. Et, naturellement, il leur était arrivé des aventures merveilleuses, où ils s’étaient toujours conduits en héros. Dans la famille et le pays, on les trouva extrêmement distingués.

— Sont-elles heureuses ! s’exclamait-on en enviant mes sœurs.

Le receveur de l’enregistrement avait débuté, comme fonctionnaire, dans un petit canton des Alpes. Il y avait chassé le chamois, ce qui le rendait un personnage admirable et presque mystérieux. Lorsqu’il racontait ses prouesses, dans les montagnes, au bord des précipices, où grondent les torrents tragiques, charrieurs de cadavres inconnus, et qu’il mimait avec des gestes formidables, les hautes cimes, les guides intrépides, les chamois bondissants, les coups de feu : « Pan ! Pan ! » et le déroulement sur les rochers neigeux, sur les rochers sanglants, de la bête frappée à mort, ma sœur extasiée, atteignait les purs, les ivres, les infinis sommets de l’amour. Elle le regardait, le contemplait, comme Elsa le surnaturel Lohengrin !

L’autre n’avait pas chassé le chamois ; il avait une marotte, moins noble peut-être, mais également émerveillante et passionnante. Sa marotte était de sauter des barrières, des obstacles quelconques. Et il les sautait avec une hardiesse, une souplesse qui faisaient battre le cœur de mon autre sœur, comme si son fiancé eût pris une ville à l’assaut, dissipé des armées, conquis des peuples. Lorsque nous étions à la promenade, tout d’un coup, à la vue d’une barrière, d’une lève de haie, il interrompait la conversation, prenait son élan, sautait et ressautait la barrière ou la lève, et les joues plus rouges, la respiration un peu haletante, un air de triomphe dans les yeux, il revenait auprès de nous, nous regardait l’un après l’autre et disait : « Faites-en autant ! » Puis il s’adressait à moi : « Faites-en autant ! Essayez ! » Et c’étaient des rires moqueurs : « Oh ! lui !… Mais il ne sait rien faire, lui ! » Alors, jusqu’au soir, c’était le récit — telle une épopée — de toutes les barrières qu’il avait franchies, des barrières hautes comme des maisons, comme des chênes, comme des montagnes –, des barrières rouges, blanches, vertes, et des murs et des haies… Puis, il tendait le jarret, le raidissait, le faisait jouer, fier de ses muscles… Mon autre sœur défaillait d’amour, elle aussi, emportée par l’héroïsme de cet incomparable jarret, dans un rêve de joies sublimes et redoutables. Oh ! qu’elle était laide et grimaçante ! Et comme j’avais pitié d’elle ! On les trouva une après-midi, sur le banc de ma tante, ma sœur à demi-pâmée, dans les bras de son fiancé, qui tendait son admirable jarret, d’une façon significative et victorieuse. Il fallut avancer le mariage.

Et je me souviens de scènes horribles, répugnantes, le soir, dans le salon, à la lueur de la lampe, qui éclairait, d’une lueur tragique, ces étranges visages, ces visages de fous, ces visages de morts.

La mère du receveur de l’enregistrement vint, une fois, pour discuter les conditions du contrat et régler l’ordonnance du trousseau. Elle voulait tout avoir et ne rien donner, disputant sur chaque article âprement. Son visage se ridait de plis amers ; elle coulait sur ma sœur des regards aigus, des regards de haine, et elle répétait sans cesse.

— Ah ! mais non ! On n’avait pas dit ça ! Il n’a jamais été question de ça ! Un châle de l’Inde !… mais nous ne sommes pas des princes du sang ! nous autres.

Mon père, qui avait cédé sur beaucoup de points, s’emporta lorsque la vieille dame eut contesté le châle de l’Inde.

— Nous ne sommes pas des princes du sang, c’est possible !… Mais nous sommes des gens convenables, des gens honorables… Le châle de l’Inde a été promis… Vous donnerez le châle de l’Inde !

Et d’une voix nette, catégorique, il ajouta :

— Je l’exige !… J’ai pu faire des sacrifices, au bonheur de ces enfants… mais ça !… je l’exige…

Il se leva, se promena dans le salon, les mains croisées derrière le dos, les doigts agités par un mouvement de colère… Il y eut un moment de dramatique silence.

Ma mère était très pâle, ma sœur avait les yeux gonflés, la gorge serrée. Le receveur de l’enregistrement fixait un regard embarrassé sur une chromo-lithographie, pendue au mur. La vieille dame reprit :

— Et ça vous avancera bien, tous, que cette petite ait un châle de l’Inde, si elle n’a rien à manger…

— Ma fille ? rien à manger, interrompit mon père, qui se planta tout droit et presque menaçant devant la vieille femme, dont le visage se plissa ignoblement… Et pour qui me prenez-vous, Madame ?

Mais elle s’obstina :

— Un châle de l’Inde !… Je vous demande un peu !… Savez-vous ce que cela coûte seulement !…

— Je n’ai pas à le savoir !

Ma mère, de plus en plus pâle, dit :

— Madame ! C’est l’habitude !… Un trousseau est un trousseau !… Nous n’avons pas demandé de dentelles, bien que, dans notre position, nous aurions pu exiger aussi un châle de dentelles… Mais le châle de l’Inde !… Voyons, ça ne serait pas un mariage sérieux.

— Eh bien, non ! Si vous voulez un châle de l’Inde, vous le paierez…

Ma sœur, dont les yeux étaient pleins de larmes, sanglota, s’étouffa dans son mouchoir. Elle hoquetait douloureusement. La minute fut poignante.

— Ma fille ! s’écria mon père.

— Ma pauvre enfant ! s’écria ma mère.

— Mademoiselle, mademoiselle ! s’écria le receveur de l’enregistrement, dont les bras allaient et venaient, comme s’ils eussent poussé une longue queue sur un énorme billard…

Entre ses hoquets, ses sanglots, ma sœur suppliait d’une voix sourde, d’une voix étouffée dans le paquet humide de son mouchoir.

— Je n’en veux pas !… du châle… de l’Inde… Je veux me marier !…

On l’entraîna dans sa chambre… Elle se laissait conduire, ainsi qu’une chose inerte, et elle ne cessait de répéter :

— Je veux me marier !… je veux me marier…

Elle se maria, en effet, sans châle de l’Inde… puis elle partit… Mon autre sœur aussi, se maria, sans châle de l’Inde… puis elle partit…

Et je n’entendis plus le glapissement de mes sœurs… Un silence envahit la maison… Mon père devint très triste… Ma mère pleura, ne sachant que faire de ses longues journées… Et les serins, dans leur cage abandonnés, périrent, l’un après l’autre… Moi, je copiais des rôles, chez le notaire ; et je regardais d’un œil intéressé, le défilé de toutes les passions de tous les crimes, de tous les meurtres, que met dans l’âme des hommes le désir de posséder un champ…

XII

Mon père et ma mère moururent, le même jour, emportés dans une épidémie de choléra. Ma douleur fut grande, et je ne saurais la décrire. Devant la soudaineté de cette catastrophe, j’oubliai tous les petits griefs que je croyais avoir contre mes parents, et je m’abandonnai, sans réserve, aux larmes. Jamais je n’aurais pensé que je puisse les aimer autant. Il y a des sentiments inconnus qui dorment dans le cœur de l’homme, comme un trésor d’avare dans la terre. Ils ne se réveillent qu’aux grands coups de pioche du malheur. Et de ces coups de pioche, ah ! comme mon cœur en fut labouré !

À ma douleur s’ajoutait un remords violent, et combien amer : celui de ne pas avoir soigné mes parents, comme il eût fallu, peut-être. Mais représentez-vous ma situation. Effrayée par la maladie, notre bonne avait fui la maison. Dans le pays je n’avais pu trouver une seule personne qui consentît à m’aider au chevet des malades. Et j’étais seul, tout seul, tout faible, devant cette terreur.

Le médecin ne faisait que paraître, disait : « Ça va plus mal… Ils sont perdus », me laissait une vague ordonnance, sans m’en expliquer l’emploi, puis il repartait, très vite, un peu pâle, vers d’autres maisons, où il répétait sans doute, à de pauvres petits êtres comme moi, de sa voix phéniquée, la phrase éternelle : « Ça va plus mal… Ils sont perdus ». Et moi, dans la crainte de commettre quelque erreur, je m’abstenais d’administrer d’aussi évasifs médicaments, dont je ne savais pas s’ils devaient être pris en breuvage, ou autrement.

— Petit ! criait mon père, en se tordant dans son lit… je suis glacé… Réchauffe-moi… Je meurs de froid…

— Petit !… petit !… implorait ma mère dont la figure terreuse se contractait, dans une épouvantable expression de souffrance… J’ai des bêtes qui me dévorent le ventre… J’ai des bêtes qui me courent dans les os…

— Oh !… Oh !… faisait mon père, dont les yeux, déjà, se révulsaient, sous la vision de la mort, dont la peau devenait sèche et noir…

— Ah !… Ah !… faisait ma mère…

Et sous le drap, son corps ployé en deux, se ratatinait ; ses genoux touchaient presque le menton, sa bouche remontait, tordue, jusqu’aux oreilles, et ses os craquaient.

J’allais de l’un à l’autre, sans savoir ce que je faisais, la tête perdue, ivre de vertige…

— Papa !… mon pauvre papa !… Maman !… ma pauvre maman !…

Écrasé par le sentiment si atroce de mon impuissance, je m’arrêtai soudain, et me laissai tomber sur le tapis, entre les deux lits souillés de déjections, je me bouchai les oreilles aux cris, aux appels, aux râles des deux chers moribonds, et je hurlai de longues plaintes, de longues et inutiles plaintes, comme un chien perdu dans la nuit, comme un noyé qui va disparaître dans l’eau noire d’une citerne.

Oh ! les terribles journées !… Oh ! les nuits affolantes ! Comment et pourquoi ai-je pu survivre à ces ébranlements, à cette épouvante ?…

Quand mes parents furent morts, je fus saisi d’un véritable accès de folie. Je ne voulais plus voir ces faces inertes, et décomposées, je voulais fuir, loin, très loin, aux confins du monde… mettre tout l’univers entre ces cadavres et moi… Je dégringolai les escaliers, et me trouvai dans le jardin, où longtemps, je tournai, je tournai, ainsi que fait une bête blessée à la tête… Puis, je franchis la haie, traversai des champs, entrai dans la ville, et je me mis à courir, par les rues, clamant :

— Mon père et ma mère sont morts !… Mon père et ma mère sont morts !…

Mais le mot de mort n’amenait plus de visages vivants, de figures inquiètes aux fenêtres des maisons, et sur le pas des portes. Des morts, il y en avait dans toutes les maisons. Et les gens épargnés se sauvaient des morts, se sauvaient de ceux qui avaient vu des morts, qui avaient respiré des morts. Ce mot de : mort, volait dans le silence et ne le réveillait plus ; il se cognait aux fenêtres closes, aux seuils fermés, comme sur les planches d’une bière, la désolation d’un orphelin. Et les cercueils passaient, sans cesse, dans les rues, sans prières, devant, sans cortèges, derrière. De grands feux brûlaient sur les places et dans les cours.

Je rentrai enfin à la maison…

Un prêtre était là, qui priait près des morts, dans la chambre funèbre… Je ne le connaissais pas… je ne savais pas d’où il venait… Et il me sembla que c’était Dieu lui-même, qui était venu du ciel, tant sa figure était belle. En mon absence, il avait nettoyé les lits, paré les cadavres, remis de l’ordre partout. Il me dit d’une voix très douce :

— Mon pauvre enfant ! Il ne faut pas perdre courage… Vous avez besoin de tout votre courage… je reviendrai, ce soir, puisque vous êtes si seul… et je passerai la nuit, avec vous, près d’eux…

Mais, qui donc pouvait alors, le matin, se vanter de revenir le soir, quelque part ? J’appris, le lendemain, que l’admirable prêtre, le soir où il devait revenir, près de moi, avait été fauché par le fléau.

Oh ! que Dieu existe ! que par-delà la vie mortelle fleurissent les jardins de lumière où les justes et les bons goûtent l’éternelle paix !

J’étais naturellement gauche et irrésolu. La moindre difficulté me trouvait toujours désarmé, ignorant de ce qu’il fallait faire, tremblant à l’idée de faire quelque chose. En face de cette nécessité d’agir que me commandait l’affreuse réalité, mon embarras fut extrême. Je ne pouvais me décider à prendre un parti, à accepter la plus petite responsabilité dans tout cela. Un moment, comprenant que je ne me débrouillerais pas au milieu de tous les détails des obsèques, des lettres à écrire, des mille obligations différentes et pénibles où vous met un événement de cette nature, je songeai à me tuer. Je ne voyais pas d’autre moyen de sortir d’embarras.

Et puis, qu’allais-je devenir, maintenant, si seul ? Comment vivrais-je dans cette ombre où la mort m’avait, tout d’un coup, plongé ? Bien souvent, j’avais rêvé la solitude, j’avais souhaité d’être libre de moi-même. Et voilà que cette solitude et cette liberté m’effrayaient comme une prison… Je n’avais même plus la sensation du sol, sous mes pieds… Un grand vide peuplé d’étranges et cruels fantômes m’entourait… Mieux valait mourir.

Un ami de la famille voulut bien enfin me secourir. Il se substitua à moi, avec un dévouement d’abord timide, puis bientôt admirable d’héroïsme. Durant ces horribles journées, les formalités étaient vite remplies. Rapidement, on enterrait les morts, dans de grandes fosses, à l’avance creusées, sans attendre les délais réglementaires. Seuls nous accompagnâmes les deux cercueils, à l’église, où de courtes prières furent dites, puis au cimetière, où il fallut attendre deux heures la venue des fossoyeurs. Puis, mes sœurs, mandées par dépêche, arrivèrent avec leurs maris. La maison était vide quand elles y pénétrèrent, plus pâles de peur que d’affliction. Elles crurent pourtant, par décence, devoir gémir et pleurer.

— Ah ! mon pauvre père !… fit l’une.

— Ah ! ma pauvre mère ! fit l’autre.

Mon beau-frère demanda d’un air soupçonneux :

— A-t-on mis les scellés partout ?

Et ce fut tout.

Elles ne voulurent pas revoir la chambre funèbre et me tinrent constamment éloigné d’elle…

Comment étaient-ils morts ?… Avaient-ils prononcé leurs noms ?… Elles ne me demandèrent rien ; et elles s’installèrent dans le salon pour passer la nuit sur des lits improvisés.

XIII

Je venais d’atteindre ma majorité, quand ce grand malheur que j’ai conté fondit sur moi. Cette année-là, aussi, j’avais tiré au sort ; mais la débilité de ma constitution, la faiblesse de ma poitrine firent que je fus réformé. Ma famille n’eut même pas la ressource espérée, que je devinsse soldat, ce qui eût été un débarras pour elle. Mon pauvre père disait :

— Si la malechance veut qu’il ait un mauvais numéro… eh bien, il faudra se faire une raison.

Ma pauvre mère disait :

— Ce serait presque à souhaiter… Ça le déniaiserait peut-être !…

Mon pauvre père disait encore :

— Qui sait ?… Il ferait peut-être sa carrière dans l’armée ?

Ma pauvre mère disait encore :

— Il pourrait peut-être devenir sergent !

Ces espérances furent déçues. Je me souviens de la déconvenue de ma mère, de la grimace qui plissa ses lèvres, quand, revenant du conseil de révision, mon père dit :

— On n’a pas voulu de lui !

On n’avait même pas voulu de moi pour cette vie dégradante de la caserne, pour ce torturant métier de soldat ! On ne m’avait même pas trouvé bon pour ça !… Oh ! le regard qu’ils me jetèrent !

Aussi faible d’esprit que de corps, je ne défendis pas mes intérêts dans la succession qui nous échut d’une façon si terrible et si imprévue. Je laissai mes sœurs et mes beaux-frères agir, comme ils voulurent, et je ne protestai pas contre les parts exorbitantes qu’ils s’attribuèrent.

Mes sœurs essayèrent de légitimer leur rapt, par des raisons domestiques.

— Il est juste, m’expliquèrent-elles, que nos parts dans la succession soient un peu plus fortes que la tienne, tu dois le reconnaître. C’était, d’ailleurs, dans les intentions de mon père. Tu as coûté beaucoup d’argent à nos parents… Il a fallu payer pour toi, des années et des années de collège, qui furent très lourdes, très chères, et nous valurent à nous autres des privations de toute sorte… Puis, tu es resté à la maison, jusque maintenant, sans gagner un sou, est-ce vrai ?… Dieu sait ce que l’on a dépensé pour ton entretien et ton instruction !… Bien inutilement !… Enfin !… nous ne récriminons pas… Mais tu dois comprendre, qu’au lieu d’être une charge pour tout le monde, tu aurais pu te suffire à toi-même… Regarde tous les jeunes gens du pays, qui ont ton âge… Que nous supportions les conséquences de ta paresse ou de ta bêtise, cela n’est pas juste… Nous n’avons rien coûté, nous… au contraire…, nous avons dirigé la maison, nous avons travaillé, nous avons été la source de nombreuses économies… Il est donc raisonnable que nous rattrapions tout cela, aujourd’hui…

Je ne les écoutais pas, d’abord je n’aurais pas su discuter de telles questions ; et puis ma pensée, était ailleurs. J’étais encore trop ébranlé par cet horrible drame, pour m’attacher à quoi que ce soit de terrestre. Je répondais machinalement :

— Faites ce que vous voudrez… je ne tiens à rien…

Mes sœurs étaient des femmes de précautions et d’ordre. Elles voulaient me voler, mais légalement, mais honnêtement.

Pour régulariser les choses et mettre en repos leur conscience, elles me firent signer une renonciation — antidatée — à tous mes droits sur la succession de ma mère, la plus importante des deux. J’avouais, par cet acte d’humiliation et de repentir, avoir été un mauvais fils, un dilapideur de fortune, avoir failli causer, par de sales passions et des dettes honteuses, la ruine de mes parents. Je reconnaissais l’éclatante vertu de mes sœurs, leur désintéressement, leur héroïsme dans ces circonstances douloureuses et je les suppliais d’accepter une restitution que le remords de ma vie passée et la justice me commandaient d’accomplir solennellement.

Je signai ce papier, je les signai tous. Et j’eus, à me dépouiller, une joie violente. Il me sembla que de ne pas « posséder » cela me rendrait l’âme plus légère. Au soulagement que j’éprouvai, l’amour de la propriété m’apparut comme un crime ; et je vis, plus nettement encore, ce que j’avais vu, tant de fois, durant les longs mois passés à l’étude du notaire, les hideuses déformations que ce sentiment met sur le visage des hommes, les lueurs farouches dont il emplit leurs regards.

J’aurais voulu seulement conserver quelque souvenir de mon père. Souvent mon père avait dit : « Quand je ne serai plus, ma montre en or sera pour le petit. » Mes sœurs se récrièrent. Elles prétendirent que jamais mon père n’avait proféré de pareilles paroles, que je voulais les frustrer… Elles ne me permirent pas de m’approprier la moindre babiole. Et tout fut dispersé au vent des enchères publiques. Elles vendirent tout, jusqu’aux robes de ma mère, jusqu’à des médailles bénites, et un petit scapulaire jauni, qui gardait encore l’odeur de cette chair d’où elles étaient nées.

Les affaires terminées, j’appris qu’il me revenait, à peu près, dix-huit cents francs de rente. Cela me fut indifférent. Je n’avais pas même compté sur un tel revenu. Mes sœurs auraient pu tout me prendre, que je n’aurais pas eu l’idée de protester. Je n’avais qu’un désir, c’est qu’elles partissent, que je n’entendisse plus le glapissement de leurs voix, qui m’était devenu intolérable. J’avais besoin de me recueillir, et leur présence me gênait, m’irritait, faisait s’évanouir le peu d’idées qui me restaient, à la suite de tout ce dérangement dans ma vie.

Le matin de leur départ, ma sœur aînée me dit :

— Maintenant, que vas-tu devenir ?

— Je n’en sais rien ! répondis-je…

Elle n’avait plus la voix si sèche, ni le regard si dur… Elle essaya même de me prendre la main affectueusement.

— Il faut pourtant y penser… Ton avenir m’inquiète, mon pauvre ami…

Et comme je restais silencieux, elle reprit :

— Je comprends que tu ne puisses prendre une résolution immédiate… Mais, en attendant, où vas-tu aller ?…

— Je n’en sais rien…

— Tu n’es pas raisonnable… Écoute… Voici ce que je te propose… Viens chez nous… je te logerai, je te nourrirai… tu seras bien soigné… mon mari te donnera de bons conseils… Il connaît beaucoup de gens, qui peuvent t’être utiles… Et je ne te demanderai que cent vingt-cinq francs par mois…

— Non ! Je ne veux pas aller chez toi…

— Et pourquoi ?…

— Parce que je ne veux pas !… parce que je ne veux pas !

Alors, ma sœur comprenant que ma décision était irrévocable, souleva le masque d’hypocrisie et de fausse émotion dont elle avait couvert son âme…

— À ton aise ! mon garçon !… dit-elle d’une voix coupante… seulement, tu sais… quand tu seras malheureux… il est inutile que tu viennes frapper à ma porte… Espèce de brute ! va !…

Mon autre sœur vint ensuite, et, câline, elle aussi :

— Je comprends, fit-elle, que tu n’aies pas accepté ses propositions… Mais moi, je n’ai jamais été méchante pour toi… Je t’ai toujours bien aimé, moi… Viens chez moi… Tu seras dorloté, on ne t’ennuiera jamais… tu feras ce que tu voudras… Et tu ne nous donneras que cent francs par mois…

Le dégoût me souleva le cœur…

— Allez-vous en ! criai-je… Allez-vous en !… Vous êtes laide !… laide, laide !… allez-vous en !… Ah ! que je vous déteste !…

Et lorsque je demeurai tout seul, dans la grande maison vide, vendue comme le reste, et que je devais quitter le lendemain, une grande peur me saisit :

— Que vais-je devenir ? gémis-je, en me laissant tomber sur le parquet.

Et je sanglotai toute la nuit, en répétant, tout haut :

— Que vais-je devenir ?… Que vais-je devenir ?

XIV

Oui, qu’allais-je devenir ?

Doute terrible ! Effrayant point d’interrogation !

J’étais incapable d’entreprendre quoi que ce soit. Ma faiblesse physique, et aussi les préjugés d’une éducation ridicule m’éloignaient de tout métier manuel. Mon ignorance de toutes choses, soigneusement entretenue, m’interdisait ce que, par un dérisoire euphémisme, on appelle les carrières libérales ; et j’avais un instinctif, un invincible dégoût pour les professions judiciaires, gabellaires, administratives, qui me semblaient odieuses et déshonorantes, en ce sens qu’elles consacraient la servitude de l’homme, et officialisaient son parasitisme. D’ailleurs, autour de moi, personne pour m’y pousser.

Rester au pays ? Je n’en gardais que de tristes souvenirs. Tout m’y était devenu intolérable, même les paysages les mieux aimés, qui se couvraient aujourd’hui d’un voile de douleur. Et qu’y faire ? Dormir dans la paresse, comme une larve sous sa pierre ? Mieux eût valu mourir tout de suite. Car c’est la mort que je voyais toujours, au bout de ces réflexions. Elle était la solution nécessaire, implacable, et presque désirée de ce problème, insoluble, de vivre.

Je comprenais, obscurément, que l’homme est fait pour agir, pour créer, qu’il possède un cerveau pour concevoir des formes de vie, des énergies musculaires pour les réaliser et les transmettre. Bien que je ne connusse rien au mécanisme mondial, pas plus qu’au machinisme social, je sentais que tous les êtres, sous peine de déchéance et de mort, doivent obéir à cette loi suprême, à cette loi génératrice du mouvement : le travail. Mais l’autorité paternelle, en me gorgeant de mensonges, avait détruit le peu de conscience individuelle qui était en moi jadis ; elle avait étouffé les aspirations spontanées qui avaient élevé, un moment, mon esprit vers la conquête des choses ; le peu d’amour qui m’avait conduit à trouver désirable et belle la possession, ou plutôt, la recherche des mystères qui sont dans la terre et dans le ciel.

J’essayai de rallumer les enthousiasmes éteints. Mais il n’y avait plus en moi que des cendres froides. Et je sentis passer sur ma nuque le vent glacé du néant.

Qu’on me comprenne bien : ce que je voulais, à cet instant, ce n’était pas gagner de l’argent. De l’argent, j’en avais assez pour vivre, ou du moins pour ne pas mourir de faim. Nul désir de lucre n’entrait en mon âme, je le jure. C’était agir que je voulais, c’était utiliser mes bras que je voulais, et les battements de mes veines et les ondées chaudes de mon cerveau pour une œuvre, mais quelle œuvre ? Rien de ce qui m’avait passionné autrefois ne correspondait plus à une forme de l’activité humaine. Et devant la terreur de vivre, j’étais comme un enfant débile, en face d’un gros bloc de pierre qui barre sa route, et qu’il ne peut remuer.

Depuis, j’ai souvent pensé à ces choses, souvent, j’ai réfléchi aux presque insurmontables difficultés qu’un jeune homme trouve, dans la vie, à exercer ses facultés, selon leur naturelle impulsion. Elles sont effroyablement logiques, ces difficultés, elles tiennent comme le mensonge, à cette harmonie universelle du mal qu’on appelle : la société. La société s’édifie toute sur ce fait : l’écrasement de l’individu. Ses institutions, ses lois, ses simples coutumes, elle ne les accumule autant, elle ne les rend aussi formidables que pour cette tâche criminelle : tuer l’individu, dans l’homme, substituer à l’individu, c’est-à-dire à la liberté et à la révolte, une chose inerte, passive, improductive. Et j’admire qu’il y ait eu, et qu’il y ait encore des êtres assez forts, pour avoir résisté à cette lourde pesée ! Quelle énergie ! Quelle volonté ! quelle ténacité puissante, ou quelle inconcevable chance, afin de pouvoir ainsi survivre à la mort, et de montrer au monde consterné la face miraculeuse et vivante du génie !

Au plus fort de ma détresse, j’éprouvai une grande joie. Je rencontrai Lucien, un jour que j’allais, par la campagne, ressassant ces intolérables pensées.

Lucien était le fils d’un boucher de chez moi. Son père lui avait fait donner une brillante éducation, comme mon père à moi. Mais Lucien était doué d’une énergie peu commune. Il était sorti l’esprit sain et le corps sauf de l’abrutissement du collège. Ses études terminées, il déclara à son père qu’il voulait être peintre ! Sur le refus indigné de celui-ci, celui-là quitta un soir la maison paternelle, et s’enfuit à Paris. À Paris, il vécut, on ne sait de quoi, de misères et d’espérances. Puis le père et le fils se réconcilièrent, à la suite d’un article de journal, où le nom de Lucien était cité élogieusement. Le bonhomme s’admira dans ce miroir de vanité qu’est un nom imprimé, et pardonna… Lucien venait, de temps en temps, passer quelques jours au pays. Il y travaillait à sa peinture, avec une singulière âpreté ; on le voyait dans les champs, au bord de la rivière, piquer, n’importe le temps, son chevalet, et barbouiller des toiles de couleurs étranges. Un artiste, ou un assassin, c’est à peu près la même chose, pour les habitants paisibles des campagnes. Cela comporte les mêmes terreurs, le même inconnu de vie dépravée et maudite. Dans un petit pays comme était le nôtre, ce sont des hors-la-loi, des hors-la-vie. On s’en détourne, comme des rôdeurs, le soir, ou des diables, la nuit, dans les forêts hantées. Mon père m’avait autrefois défendu de fréquenter Lucien, un ténébreux vaurien qui mangeait l’argent de ses parents, et à quoi, seigneur Dieu !… Je souffris beaucoup de cette interdiction, car Lucien m’attirait. Il ne me semblait pas pareil aux autres ; il y avait dans ses yeux une lueur — nullement diabolique — et comme il n’y en avait pas de semblable, dans les yeux des autres. C’était un jeune homme de quelques années plus âgé que moi, grand, mince, avec une jolie figure, énergique et douce, et tout illuminée d’ironie charmante et légère, avec un rien de triste, parfois.

Il vint à moi, le premier :

— Eh bien ! je ne te fais plus peur, maintenant, me dit-il, en me tendant les mains.

— Oh ! non !… fis-je… Et je suis bien heureux de te voir, si tu savais. Et si tu veux, je te verrai tous les jours… je t’accompagnerai quand tu iras travailler… je porterai tes affaires…

J’avais mis une véritable passion à débiter ces mots. Lucien me regarda avec un air de bonté un peu triste…

— Et que fais-tu maintenant ? demanda-t-il.

— Rien !… répondis-je.

Et comme si un ressort se fût, tout d’un coup déclenché dans la langue, avec une volubilité de paroles extraordinaire, je lui racontai toute ma vie… Je lui dis tout ce qui me torturait… les ténèbres où s’enfonçait ma raison, mes désirs de lumières et les désespoirs où j’étais de ne les connaître jamais, jamais… Tout cela mêlé de gestes violents, de serrements de mains, tels que j’avais la sensation de toucher, d’étreindre quelque branche libératrice…

— Tu es épatant ! me dit Lucien…

Puis, après un silence, pendant lequel il me considéra avec des regards pénétrants et mélancoliques.

— Sais-tu quel est ton mal à toi ?… Eh bien je vais te le dire… Tu es un artiste… Et c’est fâcheux… parce que, vois-tu, ce n’est pas le tout, d’être un artiste… il faut être un homme aussi !… Enfin !

— C’est beau, l’art ? demandai-je.

Lucien répondit :

— Oui, c’est beau !…

Puis il fit un geste vague, et il reprit…

— Mais tout est beau, quand on sent… quand on comprend… Allons, viens !

Je ne le quittai pas, durant les quinze jours qu’il passa au pays… Ses paroles m’émerveillaient, elles ne m’étaient pas inconnues. Il me semblait les avoir entendues, jadis, et elles me charmaient comme les vieilles musiques avec lesquelles on a été bercé.

Quand Lucien partit pour Paris, je partis avec lui.

XV

Lucien me trouva, dans la maison qu’il habitait, une petite chambre. J’achetai quelques meubles de hasard, quelques livres choisis, et je m’installai, là, avec joie, avec confiance. De savoir Lucien sous le même toit que moi, non loin de moi, cela me fut une sécurité. Je me crus moins perdu, mieux protégé par sa présence, dans cet inconnu où je venais de me jeter, et qui, autour de ma frêle personne, de mon âme inquiète, grondait comme une mer terrible. Puisqu’il avait su surmonter tant de difficultés, vaincre tant de misère, il m’aiderait à surmonter et à vaincre celles qui ne manqueraient pas de se presser devant moi. Avec lui, je ne les redoutais pas. En marchant dans ma chambre mansardée, en contemplant mon mobilier de pauvre, il me sembla même que j’avais déjà conquis la suprême richesse. Et je me mis à lire, à lire, à lire !

Depuis que j’avais quitté le pays, j’étais vraiment un autre. Oui, il y avait en moi quelque chose que je n’avais pas encore connu en moi ; il y avait en moi quelque chose que je n’avais pas encore senti vivre en moi, quelque chose que je n’aurais pu définir, mais qui me soulevait de terre, me rendait léger, presque impondérable vraiment, comme lorsque, la nuit, en rêve, je traversais les espaces aériens, les pieds dans le vide, le front dans les étoiles, les bras étendus et battant ainsi que des ailes… J’étais heureux… Non, ce n’est pas heureux que je veux dire… Je n’étais pas heureux. J’étais angoissé, mais d’une délicieuse angoisse, de cette angoisse qui vous mord le cœur, qui vous emplit la poitrine, d’on ne sait quoi de fort, de bonheur ou de souffrance, avant les rendez-vous d’amour…

Et je lisais, je lisais, je lisais.

Je lisais de tout, sans pouvoir jamais me rassasier de lire, je lisais avidement, comme boit un blessé dans les déserts de feu, comme boit un blessé qui enfonce toute sa tête, dans les eaux fraîches de la source miraculeusement rencontrée.

Lucien, un jour me dit :

— Tu veux écrire ?… Tu sens en toi quelque chose qui te pousse à écrire ?… Quelque chose qui te démange les mains, comme une fièvre et te monte à la gorge, comme un sanglot ?… Est-ce ça ?… Oui ?

— Je ne sais pas… Je ne pourrais pas expliquer… Mais je crois bien que c’est ça !…

— Eh bien, mon garçon, tu lis trop… tu avales de travers un tas de choses que tu digères mal, ou que tu ne digères pas du tout… Moi, je suis sûr que c’est très mauvais…

— Que faut-il que je fasse ?

— Il faut vivre, mon petit… Pour toi, il n’y a pas de livres, pour moi, pas de tableaux qui vaillent cette… cette… chose… cette… enfin… oui, quoi ?… la vie !…

— Dis-moi… Conseille-moi… Apprends-moi… Je ne fais que naître… je suis tout petit… plus faible qu’un enfant… et il me semble que les os de mon crâne mollissent encore sous les doigts…

— Tu comprends, moi, la littérature, ce n’est pas mon métier. Je n’y entends rien… Quand c’est beau, je sais que c’est beau, voilà tout !… Je cherche autre chose… je cherche… (Et la figure plissée de grimaces… il traçait dans l’air, avec son doigt, d’idéales lignes)… Je cherche ça… Saisis-tu ?… Pourtant, je crois bien que tous les arts se ressemblent… Écrire, ou peindre, ou mouler, ou combiner les sons… Oui, je crois que c’est la même douleur, vois-tu ?… Et veux-tu que je te dise ?… Un menuisier, un brave homme qui ne sait rien de rien, et qui fabrique une boîte, ou une table… Oui ?… Eh bien, si les proportions en sont justes, et les lignes belles… Ma foi !… Enfin, voilà, c’est mon idée…

— Je t’en prie, Lucien…

— Moi, à ta place, voilà !… Je sortirais, je me promènerais, j’irais dans les rues, le long des quais, dans les jardins… partout… J’observerais les visages, les dos, les yeux qui passent !… Et puis je me demanderais ensuite ce que cela signifie, et comment je puis l’exprimer !… L’art, mon garçon, ce n’est pas de recommencer ce que les autres ont fait… c’est de faire ce qu’on a vu avec ses yeux, senti avec ses sens, compris avec son cerveau… Voir, sentir et comprendre, tout est là !… Et puis exprimer aussi, diable !… Mais que veux-tu exprimer, si tu n’as rien vu, et si ce que tu as vu, tu ne l’as pas compris !…

« Voir, sentir, comprendre », ces trois mots, il les répétait à chaque instant. Cela résumait toute son esthétique parlée. Lucien n’était pas éloquent. Il avait même de la difficulté à exprimer ses idées. Lorsqu’il se lançait dans une théorie, les mots sortaient, avec peine, de sa bouche contractée. Et les phrases commencées, il les achevait souvent dans un geste, qu’accompagnait toujours, en manière de conclusion, cette trinité de verbes : « Voir, sentir et comprendre ! »

Le matin, je déjeunais rapidement, dans une crémerie de notre rue, et le soir, avant le dîner, j’allais retrouver Lucien, à son atelier. Il n’aimait pas qu’on vînt le voir, durant la pioche, comme il disait ; et, la plupart du temps, il s’enfermait à double tour, voulant être seul, sans nul bruit autour de lui. Quand j’arrivais à l’heure habituelle, je le trouvais toujours devant sa toile fraîche de peinture, assis sur un escabeau bas, le corps tendu, ployé en avant, le menton dans les mains, et fumant avec rage une grosse pipe. Souvent il ne m’entendait pas entrer. Et, bien que je fusse là, près de lui, il semblait ne pas me voir ; peut-être, ne me voyait-il pas — et il restait de longues minutes, silencieux, la figure grimaçante, les yeux emplis d’un feu sombre, à regarder sa toile.

— Ah ! c’est toi ! disait-il ensuite, du ton d’un homme ennuyé qu’on le dérange.

Il se levait, arpentait l’atelier d’un pas fébrile, heurtait sa pipe contre les murs, pour en faire tomber les cendres, et criait, de temps en temps :

— Cochon que je suis !… Salop !… Misérable salop !… Et dire pourtant que je sens ça !… que je comprends ça… et que jamais, jamais, je ne pourrai rendre ça !… et que jamais, jamais, je ne pourrai rendre rien, rien…

Puis, tout d’un coup, m’empoignant le bras, rudement et m’amenant devant sa toile, il me demandait :

— Voyons, toi !… dis-moi… que penses-tu ?… hein ! Est-ce assez ignoble !

Son art me troublait, par son audace et par sa violence. Il m’impressionnait, me donnait de la terreur, presque, comme la vue d’un fou. Et je crois bien qu’il y avait de la folie éparse en ses toiles. C’étaient des arbres, dans le soleil couchant, avec des branches tordues et rouges comme des flammes ; ou bien d’étranges nuits, des plaines invisibles, des silhouettes échevelées et vagabondes, sous des tournoiements d’étoiles, les danses de lune ivre et blafarde qui faisaient ressembler le ciel aux salles en clameurs d’un bastringue. C’étaient des faces d’énigme, des bouches de mystère, des projections de prunelles hagardes, vers on ne savait quelles douloureuses démences. Et c’était encore ceci qui m’obsédait comme la vision de la mort : un champ de blé immense, sous le soleil, un champ de blé dont on ne voyait pas la fin, et un tout petit faucheur, avec une grande faux, qui se hâtait, se hâtait, en vain, hélas ! car on sentait que jamais il ne pourrait couper tout ce blé et que sa vie s’userait à cette impossible besogne, sans que le champ, sous le soleil, parût diminuer d’un sillon.

Je ne voyais que l’incohérence, le déséquilibre de ces imaginations excessives, et j’étais incapable — trop neuf aux émotions esthétiques — d’en goûter la beauté picturale et la grandeur décorative. Je répondais, timidement, d’une voix tremblée :

— C’est bien beau… Mais, cela m’effraie un peu… Sans doute que je n’y connais rien… Mais je trouve ça exagéré… un peu.

Exagéré ! Un mot qui me revenait de mon père, dont c’était l’habitude de juger ainsi les choses qui contenaient une parcelle d’émotion, un frisson de vie, une lueur de pensée, une pulsation d’amour.

Alors, à ce mot, Lucien s’emportait.

— Exagéré… mais l’art, imbécile, c’est une exagération… L’exagération c’est une façon de sentir, de comprendre… C’est… c’est… chaque chose, chaque être… chaque ligne… tout ce que tu vois… contient un caractère latent, une beauté souvent invisible… Eh bien… l’art !… exagéré… Tu es un idiot… c’est ignoble !… Voilà ce que c’est !… c’est rien !… Et je suis une brute !… allons dîner !…

Et d’un geste violent, il retournait sa toile contre le chevalet, quand il ne la crevait pas, d’un coup de poing furieux.

XVI

Après les journées de travail, alors que le soir tombait, lentement, sur nous, comme un rideau de théâtre sur un mauvais et inutile drame, Lucien avait, souvent, de ces conversations, ou plutôt de ces soliloques violents, inachevés et coupés de silence terrible. Je l’observais tandis qu’il parlait. Ce n’était plus le même Lucien, ce gentil et souple Lucien, que j’avais rencontré au pays, ni sa physionomie avenante et fine, ni ses yeux de claire, de mouvante lumière, ni cet air de sérénité jeune, par quoi, tout d’un coup, ma détresse s’était allégée, et qui m’avait attiré comme vers un asile de paix, de joie, et de force tranquille. De force et de joie !… Oh ! pauvre, pauvre, Lucien !

Je le revois, et cette vision qui, depuis tant d’années, ne m’a quitté un seul jour, me fait toujours mal. L’effort qu’il dépensait pour trouver ses mots et les prononcer lui couvrait le visage de plis durs, de contractions douloureuses, tel un vieillard ou bien un fou. Son regard m’effrayait. En ces moments, son regard était pareil aux regards hallucinants des figures de ses toiles ; il ressemblait aux ciels tourmentés et déments de ses paysages. Je n’osais rien dire ; je ne savais rien dire. Tout ce que j’aurais pu dire — approbations timides, banales consolations — n’eût servi à rien, n’eût servi qu’à l’exaspérer davantage. Et je sentais que mon silence, que l’immobilité de mon silence l’exaspérait plus encore. Il en attendait sans doute un geste, un élan, une compréhension muette ! Que faire ? Une discussion technique eût ramené mon esprit vers de moins personnelles réflexions, vers des inquiétudes plus générales. Mais il eût fallu savoir, et je ne savais rien, et j’étais incapable de me raisonner à moi-même les impressions ressenties devant l’étrange nouveauté de ses œuvres. Je ne connaissais, non plus, aucune des paroles qui rassurent et qui apaisent. En vain, je les cherchais dans mon cœur attristé, dans mon cœur affolé. Je ne les trouvais pas.

Et puis, une épouvante grandissait, chaque jour, en moi ; une épouvante me secouait comme la rafale une pauvre petite tige grêle, une pauvre petite plante sans tuteur. Est-ce que l’art, c’était vraiment cette torture, cet enfer ? moi qui, dans mes rêves, encore bien confus, il est vrai, me le représentais tel un grand apaisement, tel l’idéal et chimérique et infini paradis où l’homme ne crée que le bonheur !… Est-ce que, moi aussi, j’allais vivre, en ce perpétuel halètement, avec ce visage tordu de souffrance et cet œil convulsé où passait l’éclair livide de la folie ?… Cette pensée me faisait froid dans le dos. Je n’aurais pas voulu être là… j’aurais voulu être ailleurs, loin. Chaque fois que je voyais Lucien en proie à ces crises, j’avais envie de fuir, de retourner au pays où l’on ne rencontre que des faces humaines sans pensée, que des yeux humains sans reflets, des faces et des yeux pareils à des eaux mortes. Mais je n’osais pas fuir non plus, retenu malgré moi, par je ne sais quel mystérieux et horrible plaisir, au supplice d’être là. Et, dans l’atelier, la pénombre accrue me semblait, à chaque minute, plus tragique. Les objets s’y amplifiaient, sinistrement, s’exagéraient jusqu’à l’irréalité du cauchemar ; les figures peintes, autour de moi, s’animaient d’une vie terrifiante, tendaient vers moi des regards surnaturels, des bouches vulvaires qu’un ricanement sanglant déchirait. Et les chevalets m’apportaient l’image d’atroces crucifiés. Alors, tout à coup, saisi par une peur physique, je criais :

— Lucien !… Lucien !… Je t’en prie !… Allons-nous en d’ici !…

Dans la rue, je me calmais un peu et Lucien, aussi, peu à peu, se calmait. Son découragement prenait une forme moins sombre ; un espoir, l’espoir dans les travaux du lendemain, y glissait une petite lueur de confiance nouvelle. Et je voyais avec joie sa physionomie se détendre, les plis de sa peau, les contractions de sa bouche s’effacer. Quant à moi, le bruit de la rue, le mouvement de la ville, les boutiques éclairées, le coudoiement des passants, finissaient par chasser de mon cerveau les fantômes. Lucien insinuait son bras sous le mien, et, tout en marchant, il disait d’une voix moins heurtée :

— La peinture !… Tu ne t’imagines pas mon garçon, combien c’est difficile, et, peut-être impossible !… Oui, souvent, j’ai pensé que ça pouvait être une mystification, comme tout le reste, d’ailleurs ! qui sait ?… Enfin !… Il y a deux choses, dans la peinture… Donner le caractère à ce que l’on peint… le dessin, si tu veux… Et puis, le métier !… Il y a le métier !… Ah ! le métier !… Ainsi, tiens, par exemple… Tu es dans un jardin… Oui… Dans ce jardin il y a des fleurs, des groupes de fleurs, de couleur différente et hurlant l’une contre l’autre, je suppose… Bon !… Théoriquement tu vas t’imaginer que cela est inharmonique… En effet, cela devrait être inharmonique… Eh bien, pas du tout !… Dans la nature, c’est toujours beau… La nature se fiche des théories, elle !… et je vais t’expliquer pourquoi… La nature, ou, si tu aimes mieux, la lumière, fait une opération… Comment dirais-je ?… chimique… Non, pas chimique… Enfin, n’importe… Toute seule, et sans que cela soit sensible à l’œil, elle ménage par d’invisibles juxtapositions de nuances, le passage d’un ton à un autre… Eh bien ! c’est cet invisible passage que le peintre, pour arriver à une harmonie approximative, et nécessaire, doit voir et reconstituer sur sa toile. Il ne peut le faire qu’en divisant le ton… Oui, mais voilà… Ah ! nom d’un chien !… Et, tu sais, ils ne se doutent pas de ça, à l’école…

Puis, brusquement, il s’interrompait et, me donnant un coup de coude, il disait :

— Mais quelle drôle de tête tu avais, tout à l’heure !… Et pourquoi voulais-tu t’en aller ?… Tu étais malade ?

Je lui avouais la peur qui m’avait saisi, je lui décrivais les étranges visions de l’atelier. Lucien exultait.

— Eh bien, voilà ! c’est de l’art, mon petit… l’art c’est ça !… Des visions ?… mais tu es un enfant… tu as trouvé le caractère des choses de l’atelier, ni plus ni moins… Un chevalet comme une croix, comme un gibet !… Bravo !… c’est ça, c’est le caractère !… Tu as donné à cet objet, qui n’est rien, qui n’a pas une existence réelle, la forme des terreurs de ton esprit !… Demain, peut-être, tu verras autrement, tu le verras comme… un cathédrale… comme une grande fleur de soleil !… Il faut bien te mettre dans la tête une vérité… un paysage… une figure… un objet quelconque, n’existent pas en soi… Ils n’existent seulement qu’en toi… Tu t’imagines qu’il y a des arbres, des plaines, des fleuves, des mers… Erreur, mon bonhomme… il n’y a rien de tout cela, ultérieurement du moins… tout cela est en toi, et c’est bien plus dur, il me semble… Un paysage, c’est un état de ton esprit, comme la colère, comme l’amour, comme le désespoir… Et la preuve c’est que, si tu peins le même paysage, un jour de gaieté, et un jour de tristesse, il ne se ressemble pas du tout. La nature, la nature !… Parbleu ! je crois bien la nature !… Elle est admirable, la nature… admirable en ceci — écoute moi bien — qu’elle n’existe pas, qu’elle n’est qu’une combinaison idéale et multiforme de ton cerveau, une émotion intérieure de ton âme !… Un arbre… un arbre !… Eh bien, quoi, un arbre ?… Qu’est-ce que ça prouve ?… Les naturalistes me font rire… Ils ne savent pas ce que c’est que la nature… Ils croient qu’un arbre est un arbre, et le même arbre !… Quels idiots !… Un arbre petit, mais c’est trente-six mille choses… C’est une bête, quelquefois… c’est, c’est… est-ce que je sais, moi ?… c’est tout ce que tu vois, tout ce que tu sens, tout ce que tu comprends !… Je te dis cela très mal — mais je te dis la vérité, tout de même !…

Et il me secouait le bras, rudement, comme une branche, et il répétait :

— C’est évident, voyons !… Voyons, ça saute aux yeux.

Ces paroles où je relevais tant d’incohérences, tant de contradictions, ne me rassuraient pas. Mais elles se dissipaient, vite, dans l’air, et je n’en retenais qu’un bruit discord, comme le son de la corne du fontainier, qui va se perdant dans les rumeurs de la ville.

Nous arrivions ainsi, lui grisé de ses paroles, moi étourdi de les entendre, à la pension où nous avions coutume de dîner, le soir. Une petite pension modeste et morne, fréquentée par des employés de ministère, et de vagues bourgeois sans famille. Lucien l’avait choisie telle pour « changer d’air », disait-il. Il évitait, autant qu’il pouvait, les crémeries artistiques, les cafés littéraires. C’était une sorte de repos intellectuel, une trève aux préoccupations « qui lui cassaient la tête et lui brisaient l’estomac ». Et, avec les habitués, il s’entretenait gaiement de choses bêtes, de politique, de cuisine, de femmes.

— Des têtes de veau ! m’avait-il dit, le premier soir… Mais tragiques, tu verras ! Des Daumier… Moi je ne trouve rien de terrible comme un bourgeois, gras et chauve !… Toute la férocité humaine est là, mon garçon. Et c’est d’un dessin !… C’est comme Delacroix qui a fait d’Hamlet un petit godelureau sentimental et romantique… une gueule de coiffeur amoureux, maigre, avec de grands yeux caves… Mais c’est idiot !… Regarde l’Hamlet de Shakespeare… À la bonne heure !… Un gros homme bedonnant, soufflé de graisse pâle et lourd de bière… Un Danois, quoi !… Et les vois-tu ces yeux énigmatiques, ces yeux hagards, ces yeux de douloureux fumiste… les vois-tu, à travers le bridement des paupières, dans la fadeur de cette face grasse et de ces cheveux filasse ?… Brrr !… Oui, mais voilà, Delacroix, avec tout son génie, vivait dans une époque bête… bête… Tiens !… Hugo !… Ce qu’il me rase, celui-là !… Mais qu’est-ce qu’il a vu ?… Qu’est-ce qu’il a compris ?… J’aime mieux le vent dans les pins, et les orgues dans les églises… Au moins, ça ne fait pas de discours, et ça dit quelque chose… Mazette !…

Nous restions là, deux heures. Lucien riait aux calembours des bourgeois, et il pinçait les cuisses de la bonne, quand celle-ci passait près de lui. Il avait une tenue vulgaire qui me faisait de la peine. Mais j’aimais encore mieux le voir ainsi.

— Ah ! Monsieur Lucien ! minaudait la bonne… Finissez donc, à la fin !

Et Lucien, avec un geste grossier et bon enfant, répondait :

— C’est pour rire, ma petite chatte… Moi, tu sais, je ne couche qu’avec ma peinture… Et ça suffit à mon tempérament…

XVII

En quittant la table d’hôte, nous rentrions chez nous, par de longs détours à travers Paris. Lucien aimait, surtout, les flânes, le soir, sur les quais anuités. Les paysages nocturnes l’impressionnaient étrangement. Il marchait dans la nuit, ainsi qu’un prêtre dans une chapelle, avec une lenteur attentive et respectueuse. Tous ses sens en éveil, frémissaient ; son esprit était tendu jusqu’à l’extase. Il sentait réellement la nuit, il la touchait, il la buvait, comme le vin du calice.

Et, de temps en temps, pour exprimer son enthousiasme, il disait :

— Ah ! nom d’un chien !…

Puis entre des silences :

— Les valeurs de ça, hein ?… Comment rendre ça, le sais-tu, toi ?… Et les valeurs, ce n’est pas le tout !… Mais l’odeur… Oui, l’odeur de la nuit !… As-tu senti la nuit, toi ?… La sens-tu ?…

Et il reniflait l’air avec un grand bruit de narines.

— Ça sent ? C’est drôle… Ça sent, comme un chat qui a dormi dans du foin…

Et il passait ces mains dans l’air, comme sur un dos de bête, avec de lents gestes caressants :

— Et c’est doux comme une fourrure !… Ah ! nom d’un chien !

Ensuite, il demeurait des quarts d’heure silencieux, ne répondant même pas aux questions que je lui adressais, et il se livrait à des gesticulations éperdues, dont le sens m’échappait.

Un jour, je me rappelle, il s’accouda sur le parquet d’un pont. Je fis comme lui. Et nous restâmes longtemps ainsi, sans bouger, sans parler. Au-dessous de nous, le fleuve noir roulait ses eaux toutes pailletées de lueurs courtes, toutes moirées de reflets changeants comme une robe de bal ; les maisons profilaient leurs masses parallèles dans des perspectives de ténèbres, frottées de clartés tremblotantes ; au loin, les arcs constellés des ponts réfléchissaient dans l’onde leurs lumières qui serpentaient en zigzags tronqués et mouvants, ou bien s’enfonçaient en colonnades incandescentes, dans des profondeurs infinies, dans des ciels renversés, couleur de cuivre. Et des silhouettes violentes se dressaient çà et là, sur des fonds de pâle firmament, et des silhouettes indécises, ombres sur de l’ombre, glissaient, sans bruit, sur le fleuve.

— C’est beau, ça, hein ?… me demanda Lucien.

— Oui, c’est beau !… répondis-je machinalement, et sans conviction, car, en présence de Lucien, je ne pouvais plus avoir une sensation personnelle. Il m’absorbait tellement que rien, au dehors de lui, n’existait plus pour moi. Il avait tellement dérouté mon esprit que je n’osais plus suivre une idée, ni jouir d’un spectacle, sans éprouver la crainte que ce ne fût pas de l’art. Je redoutais pas dessus tout qu’il me demandât de lui expliquer, comme cela lui arrivait souvent, pourquoi je trouvais une chose belle.

Il répété sa question.

— Alors, tu trouves ça beau ?…

— Mais oui !

— Eh bien, mon garçon… sais-tu à quoi je pense ?

— Non, Lucien…

— Eh bien, mon garçon… je pense que nous crevons de ça…

Si habitué que je fusse aux aigres paroles de mon ami, je levai, la tête, vers lui, avec, dans les yeux, un point d’interrogation inquiet.

— Ça quoi ? dis-je… Que dis-tu ?

— Je dis, la Ville !… prononça Lucien, qui décrivit, dans l’air, un geste, dont l’amplitude embrassa Paris tout entier.

La Seine chantait doucement, autour des piles du pont ; l’appel lointain d’une trompette de tramway vint mourir entre les parapets…

— Pourquoi dis-tu ça, Lucien ?

— Parce qu’il faut que Paris saute… Parce qu’il faut que toutes les villes sautent…

— Pourquoi dis-tu ça, Lucien ? répétai-je.

— Parce que je ne suis pas heureux !… Es-tu heureux, toi ?… Et crois-tu qu’ils sont heureux les deux millions d’êtres qui sont ici, et qui vont, on ne sait où, et qui veulent on ne sait quoi ?… Et il n’y aura un bel art, c’est-à-dire une belle vie, car tout se tient… que lorsque Paris ne sera plus…

Il se redressa, tourna le dos au fleuve, et s’asseyant sur la pierre, il posa ses mains sur mon épaule…

— Tout ce qu’il y a de fort, tout ce qu’il y a de bon, Paris l’appelle… et le dévore… Des meilleurs, Paris ne fait que des fous ou des crapules… Moi, je sens que je deviens fou, ici… Paris me mange le cerveau, me mange le cœur, me rompt les bras… On ne sera heureux que lorsqu’il n’y aura plus que des champs, des plaines, des forêts…

Lucien était incapable de suivre longtemps un raisonnement. Il passait d’une idée à une autre, sans ménagement, avec une rapidité qui rendait souvent ses conversations difficiles à comprendre. Ou bien ses idées ne s’associaient qu’au moyen d’ellipses qui m’en cachaient le lien intérieur. Il me demanda tout à coup :

— Est-ce que je t’ai montré mon étude : Le Fumier.

— Non !

— Comment, je ne t’ai pas montré ça ?… Ce n’est rien… C’est tout simplement un champ, à l’automne, au moment des labours, et au milieu, un gros tas de fumier… Eh bien ! mon garçon, quand j’ai peint ça… je me rappelle… Ah ! nom d’un chien !… As-tu quelquefois regardé du fumier ?… C’est d’un mystère ! Figure-toi… un tas d’ordures, d’abord, avec des machines… et puis, quand on cligne de l’œil, voilà que le tas s’anime, grandit, se soulève, grouille, devient vivant… et de combien de vies ?… Des formes apparaissent, des formes de fleurs, d’êtres, qui brisent la coque de leur embryon… C’est une folie de germination merveilleuse, une féerie de flores, de faunes, de chevelures, un éclatement de vie splendide !… J’ai essayé de rendre ça, dans le sentiment… mais va te faire fiche !… Eh bien ! vois-tu, j’ai besoin de revoir du fumier… de la terre, des mottes de terre, hein ?… Je vais partir, demain… pour un mois, pour deux mois… Je vais aller je ne sais où… très loin, peut-être…

— J’irai avec toi, Lucien ! suppliai-je.

— Non, non !… Il faut que je sois seul… Quand je suis comme ça, il ne faut pas que je parle… Tu travailleras pendant ce temps-là…

Nous rentrâmes chez nous, sans rien dire… J’accompagnai Lucien à l’atelier, où il prépara une petite valise, sa caisse de toiles et de couleurs… Il s’interrompit, plusieurs fois, de sa besogne pour me dire…

— Et tu verras !… Paris sautera… Quand les gens auront fini de venir de leurs forêts, de leurs montagnes, de leurs plaines, se briser le crâne contre ses pierres, il sautera… je te le dis !… Et il n’en restera plus que l’odeur… Un grand poète[1] dit : « L’endroit où il y a eu un théâtre, sent comme un rat crevé sous un parquet… » Pour une ville… mettons comme un bourgeois crevé dans sa cave… Et ce sera tout… Allons, petit, va te coucher… Embrasse-moi… À bientôt.

En effet, le lendemain Lucien partit… Il était gai comme un oiseau qui, le matin, s’égosille dans un sorbier.

XVIII

J’avais tellement l’habitude de vivre avec Lucien, d’agir et de penser par lui, que, une fois redevenu seul et privé de mon guide, il me sembla que j’étais, de nouveau, perdu dans un désert ; et Paris, sans Lucien, me fut aussi triste, aussi vide que la grande maison de là-bas, après la mort de mes parents. Malgré mon horreur de la solitude, je ne voulus point aller prendre mes repas aux endroits coutumiers, par timidité naturelle, et aussi par dégoût des plaisanteries dont s’ornait la conversation à cette table d’employés que l’émulation d’être avec un artiste incitait aux rires canailles, aux familiarités gênantes.

Pour rien au monde, non plus, je n’eusse consenti à me rendre, le soir, dans le café où Lucien m’avait conduit plusieurs fois et présenté à quelques jeunes artistes, à quelques jeunes écrivains, ses amis, qui s’y réunissaient quotidiennement. Je n’avais encore, parmi ces naissantes et intimidantes gloires, nulle amitié. N’osant pas parler, gauche de mouvements, mal initié aux questions transcendantes qui se résolvaient là, je sentais très bien que, dans ce milieu de théories combatives et de furibondes esthétiques, je n’étais qu’un intrus assez ridicule, et j’y comptais pour moins que la banquette gluante sur laquelle j’étais affalé, ou le bock vide, raflé sur la table, par un grand geste de poète, affirmateur d’idéal.

Durant l’absence de Lucien, je résolus de ne voir personne, et de ne pas sortir, hormis le soir, où l’habitude me ramenait aux endroits favoris de nos promenades nocturnes. Lucien m’avait confié les clés de son atelier. C’est là, dans cette pièce toute pleine de lui, toute grimaçante de lui, que je passai mes journées. Dans cette chambre de sa torture journalière, j’essayai de me mettre au travail, avec ardeur. Lorsque Lucien reviendrait, je voulais lui montrer quelque chose de moi. Mais le travail me fut une terrible peine, car mon esprit était vide de moi, et c’est Lucien que je retrouvais au fond des choses que je tentais de décrire, des idées que j’essayais d’exprimer, un Lucien anémié, essoufflé, impuissant. Et tel était mon détraquement cérébral, par suite de la substitution d’une autre personnalité à la mienne, que je ne pouvais plus considérer le plus banal objet avec tranquillité. Je ne pouvais voir un balai, un porte-plume, par exemple, sans m’ingénier à en faire surgir tout un monde de cauchemars, d’en tirer des analogies effarantes et surnaturelles, et sans entendre une voix intérieure, qui était la mienne et celle de Lucien étrangement confondues me crier : « C’est cela… Encore… Cherche encore plus de mystère et plus de terreur !… C’est le caractère… c’est l’art ! » À ces jeux, mon imagination s’épuisait ; mon cerveau sans cesse tendu vers d’impossibles combinaisons de formes, s’endolorissait. Et après de vaines luttes contre ces fantômes, les membres rompus, la tête engourdie, je tombais dans des prostrations, semblables à la mort. C’était en moi et autour de moi, comme un immense abîme blanchâtre, comme un grand ciel immobile, que traversaient, de temps en temps, des vols d’oiseaux chimériques, des fuites de bêtes éperdues, métamorphoses de mes pensées en déroute.

Au lieu de me retremper, de me rafraîchir dans un bain de vie, de rappeler à moi les souvenirs ingénus, les douces ironies de mon enfance, les émotions des paysages d’autrefois, simples et tranquilles, je m’enfonçais, chaque jour, chaque heure, davantage, dans cette fièvre mauvaise. La nuit venue, comme une chauve-souris, je m’arrachais à mon trou d’ombre, et j’allais le long des quais, sur les ponts, partout où Lucien et moi avions passé des heures de morne rêverie, j’allais revoir l’obscurité inquiète, chercher au tremblement des eaux noires, pailletées de lumières, les cris douloureux, les cris affolés qu’y avait jetés Lucien. Je rentrais tard, brisé, les jambes molles, la gorge serrée par une indicible angoisse, et je m’endormais d’un sommeil pénible, d’un sommeil de malade que dévore la fièvre.

Et c’est à cette époque que, pour la première fois, mon cœur s’éveilla à l’amour.

Pauvre petite Julia ! Frêle et lente, et très blonde, avec une figure pâle de fleur enfermée. Oh ! que ses mains étaient blanches et qu’il était doux, son regard, un regard de malade qui cherche à surprendre dans les autres regards le secret fatal que les lèvres ne disent pas ! Regard triste et ingénu, et pourtant coquet, et pourtant plein d’amour ! Comme je l’aimai, la première fois qu’il se posa sur moi, comme un oiseau se pose sur une branche morte !

Julia était la fille de nos concierges. Jusqu’ici elle avait travaillé chez une couturière ; mais elle était trop faible et souffrante, on ne savait de quoi. Ses parents l’avaient reprise chez eux. C’était elle qui, tout le jour, gardait la loge. La mère faisait des ménages ; le père était garçon de bureau, dans une maison de banque. Flexible et jolie, et souriante, elle répondait à tous les gens qui venaient, et tous les gens s’attardaient un peu, heureux de la regarder. On eût dit que sa seule présence eût chassé l’odeur fade de graisse dont la loge étroite était ordinairement pleine, et qu’elle y mettait un parfum de fraîche et jeune fleur. Chaque fois que je sortais ou que je rentrais, je pénétrais dans cette loge, où je la trouvais presque toujours seule, et je lui demandais s’il n’y avait pas de lettres pour moi, ou pour Lucien… Et, après sa réponse, je restais là, debout devant elle, sans plus rien dire, un peu étonné de mon audace et gêné de mon silence. Elle non plus ne disait rien. Elle se mettait à ranger de petits bibelots, de pauvres petits bibelots, sur une étagère, ou à épousseter, avec un plumeau, les cadres des chromolithographies qui ornaient les murs. Et je sentais mon cœur se fondre, en des délices inconnues, à voir sur la nuque ivoirine de Julia, frémir les mèches blondes.

— Eh bien, au revoir Mademoiselle Julia.

— Au revoir, Monsieur !

— Et s’il nous vient des lettres, ne les faites pas monter… je les prendrai…

— Bien, Monsieur.

— Allons, au revoir, Mademoiselle Julia.

— Au revoir, Monsieur !…

Et il me semblait que son sourire avait une ironie légère et charmante, et aussi une compréhension de tout ce que ma bouche ne disait pas, mais qui était dans la gaucherie de mes gestes, dans la timidité de mes yeux.

Un jour elle me dit :

— Oh ! Monsieur, je serais si heureuse si vous vouliez me prêter des livres.

Mon cœur battit avec violence. Cette phrase me fut comme un baiser… Je balbutiai :

— Je n’ai pas de livres… Mais j’en aurai, Mademoiselle Julia… Quels livres voulez-vous que je vous donne ?

J’avais repris un peu d’assurance.

— Je ne sais pas, moi… de beaux livres qui font pleurer ! dit-elle.

— Des livres d’amour, n’est-ce pas ?

Et de prononcer ce mot : amour, le rouge me monta à la figure.

Julia eut une expression de joie qui illumina tout son visage…

— Oh ! oui ! des livres d’amour !… des livres comme on m’en prêtait à l’atelier !

Un sang plus chaud coulait dans mes veines ; je sentais mes muscles plus forts et capables d’une étreinte virile.

— Je vais vous chercher des livres ! dis-je d’une voix résolue et brave.

Je partis, comme un héros qui va conquérir un monde nouveau.

Quand je revins, chargé de volumes, la mère était dans la loge, je n’osai pas y entrer et je remontai dans l’atelier de Lucien.

Ce jour-là je n’eus pas à lutter contre les fantômes. Toutes les formes étaient divines, toutes les couleurs radieuses. C’était, en moi, comme un jaillissement de fleurs magnifiques et pures, c’était, sur moi, comme une ondée de parfums…

Et je ne cessai de me répéter cette phrase de Julia, cette phrase qui m’était une révélation de l’amour.

— De beaux livres qui font pleurer !…

XIX

Cet enthousiasme dura plusieurs jours. Pendant cette période d’exaltation, je ne songeais pas, un instant, à en tirer des artifices littéraires, ni à rechercher « le caractère artiste » des sensations nouvelles et violentes que j’éprouvais en mon âme. J’en jouissais inintellectuellement et complètement, comme le bœuf jouit de l’herbe vernale où il enfouit ses fanons. L’image de Lucien, elle-même, s’abolissait ; et les toiles de l’atelier, si désespérantes, se recouvraient d’un voile d’espoir.

Dans le cénacle du petit café, j’avais entendu les jeunes poètes célébrer l’amour des grandes courtisanes et des princesses. On n’y parlait que d’étoffes d’or, de plis de brocart, et de chrysoprases, on n’y évoquait que des figures altières et voluptueuses irradiant, sur les décors royaux et les fonds de vitrail, leur chair glorieuse. Pour eux l’amour n’était qu’un paysage somptueux avec des lacs, des gondoles, des armures, des donjons, des escaliers de marbre où glissent les traînes froufroutantes. Mon bonheur à moi était que celle que j’aimais fût humble et pauvre. Elle était jolie — du moins elle me semblait telle. Mais je l’aurais voulue laide, pour l’aimer davantage.

Mes journées s’écoulèrent, presque tout entières, dans cette loge sombre et mal tenue, que mon imagination surexcitée transformait en un incomparable palais. Lorsque les locataires, les visiteurs, les fournisseurs venaient interrompre nos extases, je me cachais, le cœur battant, dans l’étroite pièce voisine qui servait de cuisine. Là, sur un petit fourneau de fonte graisseuse, bouillait toujours le miroton familial ! sur une planche, dans une assiette ébréchée, saignait un morceau de rate, et des torchons noirs pendaient partout. Je ne voyais pas ces vulgaires détails, qui eussent déconcerté les jeunes poètes ; la présence de Julia anoblissait toutes ces choses d’une intimité si misérable, et cette cuisine sordide m’était plus mystérieuse qu’une chapelle. De cette chapelle, où les émanations obstinées des fritures remplaçaient l’encens, j’observais Julia répondant aux visiteurs ; et ses mèches blondes, les coquets sourires de sa bouche, l’inflexion charmante de sa taille longue, ses doigts appuyés au bouton de la porte, m’emplissaient de rêves indicibles et de surnaturel amour. Oh ! que j’ai aimé son triste corsage de taffetas déchiré, et les passementeries foncées, qui l’ornaient, et cette nuque courbée, si touchante ! malgré le trait de… comment dirais-je ?… le trait de crasse — pauvre Julia ! — qui la cernait à hauteur du col ! Elle n’était pas très soignée, non !… Mais elle était si douce, si bonne, si tendre !

Ce qui me gênait, c’est, qu’auprès d’elle, je ne savais quoi dire. Mon cœur était plein de choses inexprimables ; il n’y avait pas de mots pour décrire ce que je ressentais. Aussi, la plupart du temps, nous restions silencieux ; mais qu’il était éloquent, ce silence, servi par le muet et ardent langage de nos regards ! Ce n’est que dans l’atelier, seul, que je retrouvais la possession de moi-même, et la liberté de mes facultés déclamatoires. Je parlais à Julia absente, avec une abondance extraordinaire de phrases passionnées, je me traînais à ses genoux, j’enlaçais sa taille, et de supplications en sanglots, d’ivresses verbales en hardiesses de gestes, nous en arrivions à confondre nos baisers et à nous envoler, tous les deux, vers des paradis inconnus et merveilleux !… De ces supercheries de l’amour où je remplissais les deux rôles, je revenais toujours un peu triste et dégoûté. Il y avait, succédant à l’exaltation, un moment de dépression terrible, où l’idole m’apparaissait découronnée de son idéal, où je ressentais vivement le ridicule de ma pantomime solitaire.

— Si Lucien m’avait vu ! me disais-je alors… s’il savait que je passe mes journées dans cette loge !

Et la honte me montait au visage, en ondes rouges et brûlantes.

Mais il me suffisait de redescendre, d’apercevoir Julia, à travers les rideaux de la loge, pour reconquérir tout mon enthousiasme et repartir dans le bleu des rêves.

Nos conversations — coupées de si longs silences — roulaient presque exclusivement sur les romans que j’avais donnés à Julia. Julia me racontait toutes les péripéties de ces drames que j’ignorais. Elle mettait à ces récits une passion, un décousu, une telle abjection d’esprit, une telle vulgarité de sentimentalisme que, dans toutes les autres circonstances, cela m’eût paru d’un comique souverain, et d’un irrésistible ridicule. Je ne songeais pas à rire, à ce nouvel épisode du Roman chez la Portière. Au contraire, mon émotion était, tout naturellement, celle de Julia. Nous avions les mêmes battements de cœur, les mêmes soulèvements d’admiration, les mêmes indignations, les mêmes immenses pitiés. Je me souviens d’une comtesse adultère qui nous arracha bien des larmes.

Un après-midi, Julia me narrait languissamment une scène palpitante. Il s’agissait encore d’une comtesse et de son amant. La scène était passionnée et délicate à dire, Julia prenait des circonlocutions embarrassées… Arrivée au moment définitif, elle se pencha sur sa chaise, allongea ses mains sur sa robe et se tut, tout à coup :

— Eh bien ! Julia ?… Pourquoi ne continuez-vous pas ? demandai-je.

— Parce que… je ne peux pas dire ces choses-là… vous ne m’aimeriez plus…

— Oh ! Julia !… Je vous en prie !… continuez !… Moi, ne plus vous aimer !… c’est de la folie.

— Si !… Si !… Si !…

— Julia !… ma petite Julia !… Je vous… je t’en prie !

— Non !… Non !… Non !…

Elle avait la bouche ouverte, les lèvres frémissantes… Ses narines dilatées semblaient aspirer d’étranges parfums, et ses yeux s’emplissaient de flammes courtes et vives. Je lui pris la main, je la serrai :

— Julia ! répétai-je d’une voix profonde et grave.

Elle ne répondit pas. Mais sa main serra ma main.

— Julia ! criai-je d’une voix rauque.

Et comme sous le coup d’une brusque ivresse, tout tourna, tout chancela autour de moi. Sans que je raisonnasse mes mouvements, ma main délaissant sa main, s’égara sur sa chair en un geste violateur. Julia jeta un cri, et se défendant, et me repoussant, elle couvrit ensuite son visage de ses mains.

— Oh !… Oh !… Oh !… fit-elle.

J’étais demeuré interdit de ma hardiesse… Je détournai la tête, et mes bras retombèrent au long de mon corps, inertes. Pourtant, je balbutiai…

— Julia !… je vous ai fait de la peine…

— Oh ! oh ! oh !… fit-elle encore…

— Julia !… pardonnez-moi…

— Oh ! oh ! oh !… fit-elle toujours…

Je suppliai :

— Julia !… Julia !… Julia !… Je ne suis pas méchant !… Ne pensez plus à ça… Jamais… jamais… jamais je ne vous reparlerai de ça !… C’est fini… je vous jure que c’est fini !… Pardonnez-moi !… J’ai été fou… mais c’est fini !…

J’osai alors la regarder timidement, peureusement… Elle avait toujours son visage caché dans ses mains, sa nuque penchée, sa nuque innocente où jouaient les mèches blondes, les virginales mèches blondes, me fut comme un reproche violent de ma brutalité ! Et mon cœur connut toutes les délices, toutes les sublimes délices du repentir.

— Donnez-moi votre main, mademoiselle Julia, prononçai-je solennellement… Vous n’avez plus rien à craindre de moi…

— Est-ce bien vrai ? dit-elle.

— Je vous le jure !

— C’est si vilain, ce que vous avez fait !… Ici, chez ma mère !… Et le monde qui pouvait venir !…

Elle découvrit son visage. Ses yeux, un peu rouges n’exprimaient plus ni la honte, ni l’horreur, ni l’étonnement. Je fus même un peu déçu par l’air d’ironie qu’ils me marquèrent… Pourtant elle me donna sa main, que je tins dans la mienne, quelques secondes.

— Au revoir, Mademoiselle Julia.

— Au revoir, Monsieur…

Et je remontai à l’atelier, l’esprit vague, ne sachant plus quels sentiments étaient en moi.

XX

Au milieu de ces préoccupations nouvelles, je reçus, de Lucien, la lettre suivante :

Écluses de Porte-Joie.

Dès que tu auras lu cette lettre, cher petit, fais un paquet de tout ce qui me reste, à l’atelier, de tubes et de toiles blanches. Tu me l’adresseras au café de la Marine, Écluses de Porte-Joie. Un joli nom, hein ? et qui rassure ! Un pays admirable où l’on doit être heureux, si le nom ne ment pas, comme l’enthousiasme. Porte-Joie ! C’est là que je suis, pour l’instant ; là que je vais demeurer un mois encore, peut-être plus longtemps, peut-être toujours, car il m’a poussé, dans la tête, des projets considérables, et je suis dans l’attente de vertigineux événements qui te confondront, s’ils arrivent. Je ne puis t’en dire davantage, aujourd’hui. Contente-toi de rêver sur ce que je ne te dis point. Ne va pas t’imaginer surtout qu’il y a une femme dans cette aventure. Tu connais mes idées à ce propos. Les femmes, ah ! non !… C’est trop inesthétique !

Tu trouveras, épinglés à cette lettre, deux billets de cent francs. Avec cet argent, tu paieras mon terme, le mois de la concierge, et le marchand de couleurs, qui te présentera sa note, vers le 15. Elle est de quatre-vingt-trois francs. Tu feras le garçon avec le reste. J’ai calculé qu’il te restera soixante-dix centimes… Ohé !… Ohé !…

Voilà pour les affaires sérieuses.

Autre chose, maintenant.

Depuis que je t’ai quitté, j’ai beaucoup marché, et j’ai rencontré des motifs inouïs, des paysages épatants, un entre autres, mazette ! Figure-toi dans une vallée resserrée, entre des coteaux, moitié craie rose, moitié pins, et d’une merveilleuse ondulation, la Seine très large. Parmi les eaux laiteuses, sous le ciel doux, des quantités de petites îles plantées de peupliers. De loin, à mi-côte, cela ressemble à de vagabondes cathédrales, à de gigantesques escadres, ou plutôt à des Atlantides, victorieuses de leur engloutissement séculaire, et ressurgies, des fonds noirs de fucus, dans l’éclatant soleil de la vie. Oui, mais va donc rendre la majesté de ça !

J’ai beaucoup peint aussi, et n’ai fait que d’innommables saloperies. Presque toutes mes toiles, je les ai crevées de rage, sauf deux esquisses, qui ne sont pas trop mal, et qui me serviront, plus tard, pour un grand décor que je rêve. Du moins, j’aime à me consoler avec cette illusion. En ai-je rêvé, comme cela, des choses qui jamais ne se réaliseront !

À propos de ces deux esquisses, figure-toi que je rentrais, avec tout mon attirail. Pour monter dans ma chambre, il faut que je traverse la grande salle du café. Il y avait là un bourgeois. Les bourgeois sont rares dans ces parages. Il y a trop d’air, trop de vent, trop de ciel pour eux, ils ne pourraient pas vivre dans cette lumière et dans cette beauté. C’était un bourgeois d’un pays voisin. Il avait des bottes jaunes, armées d’éperons, une cravache, et, peut-être, un cheval, attaché à l’anneau, dans la cour. Mais je n’ai pas vu le cheval. Sans penser à mal, sans nulle intention agressive, je dépose contre une chaise, la face au jour, mes toiles qui m’embarrassaient. D’abord, le bourgeois ne les vit point. Il était fort occupé à réclamer, en termes autoritaires, un vermouth qu’on tardait à lui servir. Et l’intrusion d’un personnage suspect, mal vêtu et barbouillé de peinture, comme j’étais alors, n’était pas faite pour le calmer. En même temps qu’il maugréait contre la bonne, il me dévisageait avec mépris. Tout à coup, il aperçoit, contre la chaise, les esquisses, les grands sabrages de vermillon, les tourbillonnantes virgules de jaune. Et ce fut comme s’il venait de recevoir un coup de pied au derrière. Dans une série de mouvements rapides, expressifs et simultanés, voilà que le malheureux bourgeois qui se remonte les épaules en avant, se renverse l’échine en arrière, rentre les fesses, qu’il empoigne à deux mains, se tord la bouche, se convulse les yeux, dans la plus horrible grimace que puisse inventer un singe. Puis, comme la bonne lui apportait, en cette pathétique seconde, son vermouth, il l’avale d’un trait, et de travers, s’enroue, s’ébroue, éternue, et s’enfuit, les fesses serrées, de nouveau protégées contre les bottes idéales, par la double cuirasse de ses mains. Pendant quelques minutes, j’ai tiré vanité de la foudroyante sincérité de ce mouvement évidemment réflexe et pourtant puissamment critique. Mais plus tard, seul, dans ma chambre, en face de ces toiles, je me suis dit que ce bourgeois, après tout, avait raison, et que cette peinture était ignoble.

Je me sens, cher petit, de plus en plus dégoûté de moi-même. À mesure que je pénètre plus profond dans la nature, dans l’inexprimable et surnaturel mystère qu’est la nature, j’éprouve combien je suis faible et impuissant devant de telles beautés. La nature, on peut encore la concevoir vaguement, avec son cerveau, peut-être, mais l’exprimer avec cet outil gauche, lourd et infidèle qu’est la main, voilà qui est, je crois, au-dessus des forces humaines. Et puis, pourquoi faire ? qu’importe à la si misérable humanité que je peigne des peupliers, en rouge, en jaune, en bleu ou en vert, et que je distribue tranquillement des violets et des orangés, pour simuler l’eau d’un fleuve, et l’impondérable éther d’un ciel, alors que, dans la vie, à chaque pas, on se heurte à de monstrueuses iniquités, à d’inacceptables douleurs. Est-ce avec mon pinceau que je les détruirai, est-ce avec mon couteau que je les guérirai ! Oui, je souffre cruellement, à l’idée de plus en plus ancrée en moi que l’art n’est peut-être qu’une duperie, une imbécile mystification, et quelque chose de pire encore : une lâche et hypocrite désertion du devoir social !

À la campagne, dans les petits villages silencieux, où l’homme est moins dense et moins caché que dans les grandes villes impersonnelles et hurlantes, on voit mieux tout ce qui pèse sur lui, tout ce qui l’écrase ; on se rend compte davantage de la servitude effroyable à laquelle il est condamné, éternel forçat…

Tiens ! l’autre jour, j’ai rencontré un petit vieux qui se lamentait. Et voici ce qu’il me raconta. Il réparait, un matin, le mur de sa chaumière qui borde la route. L’agent-voyer vint à passer, et lui dressa un procès-verbal. Il paraît — le croirais-tu ? — qu’on n’a pas le droit de remettre une pierre à son mur qui tombe, sans y être préalablement autorisé par le préfet. Le pauvre bonhomme a dû interrompre son travail, et il paiera cent francs d’amende, pour avoir commis le crime de coller, contre son mur en ruine, deux truelles de mortier. Et ce qu’il était beau, derrière sa barrière, le vieux paysan, quand il me narrait ses malheurs ! Et le ton fané de sa blouse bleue !… Un coin de ciel d’avril !

Et c’est comme ça toujours. L’homme n’a pas le droit de marcher vers la joie, d’étreindre le bonheur, de penser, d’imaginer, de créer, de sentir même. C’est épouvantable quand on y réfléchit… Dès que l’homme s’éveille à la conscience, dès qu’il reconnaît qu’il a des jambes et qu’il veut marcher vers quelque part, l’État arrive et lui brise les jambes d’un coup de bâton. Mais l’homme a des bras ; s’il ne peut plus marcher, il peut étreindre quelque chose. Alors l’État revient et lui brise les bras d’un coup de bâton. L’homme gît à terre. Mais il a un cerveau qui le rend toujours redoutable, car il peut penser, il peut rêver, là germe et florit l’idée de la rédemption humaine, là s’épanouit la fleur sublime de la révolte. Alors l’État revient une troisième fois, fend, d’un coup de maillet, le crâne de l’homme, et lui dit : « Maintenant, tu es un bon citoyen. »

Oui ! j’aime les pauvres gens, je les aime d’une tendresse immense, comme la douleur humaine. Je les aime, non pas seulement parce qu’ils sont beaux de ligne et d’accent, mais parce que toute l’infamie sociale s’avive aux apophyses de leur ossature, aux calus de leurs mains, et je voudrais… Ah ! je ne sais pas ce que je voudrais… Mais je sens qu’il y a quelque chose de plus beau, peut-être, de plus grand que l’art… l’amour !

Enfin, voilà ! Tout cela ne m’empêchera pas de me remettre au travail avec acharnement !

Je t’embrasse.

Lucien.

P. S. — Dès que l’événement se sera produit, je t’écrirai. N’oublie pas le terme, la concierge et le marchand de couleurs. Tu sais combien j’ai horreur des réclamations. Je compte sur toi. »

Cette lettre me laissa tout triste. J’avais le cœur bien gros en achevant de la lire. Car il n’y avait pas un mot pour moi, pas un mot de tendre intérêt, pas un mot de curiosité même, sur ma vie… Je sentis au cœur comme une morsure de la jalousie… Et, pendant une minute, il me sembla que je n’aimais plus Lucien.

XXI

Le malaise ou, pour mieux dire, la sorte de déception que me causa la lettre de Lucien dura plusieurs jours. J’en souffris beaucoup, et les réflexions que, forcément, elle me suggéra, me troublèrent fort dans mon amitié et, surtout, dans la conception plus raisonnable et terre-à-terre, qu’au fond de moi-même, et sans oser me l’avouer, je me faisais de l’art et de la vie. Sous la couche de sensibilité plus fine, par laquelle j’avais cru longtemps me différencier de mes parents, je retrouvai la même infériorité intellectuelle d’où j’étais né, les mêmes tics héréditaires, la même petite âme bourgeoise et peureuse, inapte aux grandes exaltations de la pensée. Je compris mieux alors combien Lucien, avec ses visions exaspérées de toutes choses, m’était dangereux, et combien il me violentait jusque dans mes propres sensations si normales, si tranquilles. Il m’emmenait avec lui, dans une voie terrible, où il n’y avait pour aboutissement que le désespoir, car il y poursuivait, et m’obligeait à y poursuivre avec lui, d’inadmissibles chimères, à l’existence desquelles il n’était pas bien sûr de croire. Je ne voulus pas approfondir ce problème. Trop de questions, d’effrayantes questions s’y reliaient, et j’avais déjà pris le parti d’écarter de moi toutes les préoccupations gênantes, tout ce qui pouvait assombrir, d’un nuage menaçant, le calme apparent de ma vie.

Un matin que je m’étais senti davantage délivré des influences, en quelque sorte diaboliques, qui faisaient de mon âme l’ombre même de l’âme de Lucien, je désirai jouir de moi, jouir de la vie perçue par moi. Je résolus de passer toute une journée à flâner par les rues, à regarder les êtres et les choses, non plus à travers les affolants yeux de Lucien, mais avec les miens propres, si tant est que mes yeux m’appartinssent encore.

Je descendis mes cinq étages, alerte, presque gai, les muscles excités, comme par des ondées électriques. En longeant la loge, avec une lenteur calculée, j’aperçus Julia, assise, la tête penchée sur un livre. Au-dessus d’elle, un cinéraire d’un intolérable bleu s’anémiait dans un pot, et dans un autre pot, deux plumes de paon croisées, presque chauves, balançaient, sur la cheminée, entre deux photographies, leurs ocelles verdâtres, enduits de poussière. En ce décor, Julia me sembla très jaune de teint, très flétrie de visage, avec un cou trop long qui lui donnait une attitude et une expression de ridicule oiseau. Et comme son corsage de mince étoffe fanée, élimée, raccommodée, s’accusait hideusement pauvre ! Comme il éloignait l’idée de plasticités glorieuses ! Au bruit de mes pas, elle leva vers moi son front triste où tristement s’ébouriffaient deux mèches de cheveux ternes, de cheveux malades. Je la saluai d’un air dégagé et protecteur, n’étant point, ce matin-là, d’humeur à m’apitoyer sur les chloroses des concierges. Au contraire, il ne m’eût pas déplu de la plaisanter cruellement sur sa maigreur, sur les poches vides que son corsage creusait à hauteur du corset, sur la dureté anguleuse de son cou, et sur toutes les imperfections physiques que, dans cette seconde de vengeance basse et de vil dépit, j’avais un odieux plaisir à découvrir et à détailler, tel un amant dégrisé après l’acte de la possession. Sans doute, elle vit tout ce qui s’agitait de mauvais dans mon âme, et son regard s’élargit, comme pour m’envelopper tout entier d’un halo de tendresse. Ensuite, elle quitta sa chaise, referma son livre, entrebâilla la porte, et dans un mélancolique sourire, elle me dit un gentil bonjour, un gentil et tendre bonjour, à quoi je crus devoir répondre par un bonjour bref et froid.

Elle soupira :

— Ah ! comme vous avez l’air méchant, aujourd’hui !

Très digne, je répliquai :

— Je ne suis pas méchant, Mademoiselle, je suis pressé.

— Alors, vous n’entrez pas une toute petite minute ?

Et elle s’effaça pour me laisser passer.

— Non, vraiment, Mademoiselle, je n’entre pas… Je suis très pressé.

Mais, en disant : « Non, je n’entre pas ! » j’avais poussé plus encore la porte, et j’étais entré dans la loge.

Julia minauda :

— Ah ! c’est gentil… J’avais peur que vous ne fussiez fâché.

— Et pourquoi serais-je fâché ?… Je ne suis pas fâché… Je suis pressé… C’est une autre affaire, il me semble.

— Eh bien, asseyez-vous une toute petite minute !

Elle eut, en me disant cela, un petit rire, qui découvrit ses dents un peu gâtées, çà et là enduites de tartre noirâtre.

Comme toujours, la cuisine était ouverte. Sur le fourneau, chantait le miroton familial ; l’assiette au chat saignait sur la planche. Une odeur d’oignon circulait dans l’air ; et dans le fond de la pièce, le lit reposait, magistralement paré de la courtepointe en fausse guipure qui moulait le traversin de son transparent rose, et rebondissait sur l’édredon en damier ajouré et ventru.

Julia dit :

— Ah ! pourquoi êtes-vous si méchant ?… Et pourquoi êtes-vous si beau, aujourd’hui, car vous êtes plus beau qu’à l’ordinaire…

Je m’assis, près d’elle, sur une chaise basse, dans un coin sombre, et toute ma raideur, toute ma dignité s’évanouirent et je soupirai en pressant la main de mon amie, le cœur plein de repentir et de tendre pitié.

— Ah ! Julia !… Julia !…

J’accentuai la caresse et promenai nos deux mains unies, sur elle et sur moi. Julia ne se défendit pas. Elle dit seulement :

— Soyez sage… Il faut être sage… Sans quoi, je penserais que vous ne m’aimez pas…

À une caresse plus audacieuse et plus précise, elle répondit :

— Non ! non ! pas ça… ne me demandez pas ça…

Et d’une voix plus basse, tandis que sa chair commençait à frémir.

— Songez-donc… Si on venait… Et puis, vous, un homme, ça n’a pas d’importance !… Mais moi ! voyez donc… s’il m’arrivait un malheur !… Qu’est-ce que je deviendrais ?… Soyez sage, je vous en prie… Je ne veux pas…

Tout en protestant, elle s’offrait aux plus délicates investigations sur sa personne, même elle mêla ses caresses aux miennes, des caresses plus expertes que les miennes. Et tout à coup sa tête roula sur ma poitrine.

— Tu m’affoles… tu m’affoles ! dit-elle.

Il y avait de l’enthousiasme dans ses yeux, dans ses lèvres, dans le ton de sa voix haletante que l’approche de la volupté rendait plus rauque, et en quelque sorte déchirée par des sonorités sourdes de bête. Puis elle revint bientôt à des vagissements, de petits vagissements plaintifs d’enfant ; et, à plusieurs reprises, la chair détendue, la tête molle, elle balbutia :

— Maman !… Maman !…

Je goûtai un bonheur incomplet, qui me laissa tout triste et un peu hébété.

Quant à Julia, rougissante, la tête cachée dans ses mains, elle pleura longtemps, ne cessant de répéter :

— C’est mal… c’est mal !… Et maintenant vous n’allez plus m’aimer… et maintenant, je vais être toute seule…

Je ne sus pas trouver, pour la rassurer, un seul mot de tendresse. Il me semblait que j’eusse perdu l’usage de la parole ; il me semblait aussi que tout venait de mourir en moi, dans ce geste désillusionnant de l’amour.

XXII

Écluses de Porte-Joie

Figure-toi un pic, tout ras, un pic cocasse, en forme de pain de sucre. Au sommet, quelques arbres qui ont chétivement poussé, et dont les branches s’ornementent de jolies torsions décoratives. Dans ces arbres une vieille maison croulante que les lierres, seuls, retiennent. Et tout autour de cela, le ciel, le ciel, un ciel immense, à perte de rêve. Eh bien, ce pain de sucre, cette maison, ce ciel, tout cela est à moi. J’en suis depuis hier, à onze heures et demie, le propriétaire étonné et ravi. Voilà donc le grand mystère dévoilé !

Cet événement considérable s’est accompli sans trop d’anicroches. Le gîte était à vendre depuis plus de dix ans. Personne n’en voulait. Je l’ai acheté, pour un morceau de pain, comme dit ce bêlant Alfred de Musset. Après s’être fait tirer l’oreille, mon père a fini par me donner l’argent nécessaire à l’exécution de cette folie. Peut-être a-t-il pensé que j’allais abandonner la peinture pour l’agriculture, et élever du bétail sur mes pentes ? Enfin, je suis propriétaire ! Et cela me semble tout drôle. Je pense que tu ne me reconnaîtras pas. Je suis sûr que, pour honorer ma nouvelle qualité sociale, j’ai déjà pris du ventre, comme il convient, et acquis cette supériorité spéciale à « l’homme qui possède ».

Au bas du pic, ce sont les écluses de Porte-Joie dont je t’ai parlé, et cette admirable architecture du fer qu’est le barrage et qui, de loin, ressemble à d’immenses filets étendus, dans le soleil, au-dessus de l’eau. La population de Porte-Joie se compose d’un aubergiste, qui est en même temps pêcheur, de sa femme et de sa servante, d’un conducteur des ponts et chaussées et de son commis, d’un barragiste, de sa femme et de sa fille, et d’un vieux capitaine retraité. C’est tout ! Il y a bien aussi un garde-pêche qui rôdaille tout le temps, dans ces parages, et qui surveille de petits saumons que le conducteur des ponts et chaussées élève administrativement dans des parcs. Mais on ne peut pas dire que ce fonctionnaire soit des nôtres. Il habite, de l’autre côté du fleuve, une maison en planches, toute noire de goudron, et devant laquelle croissent deux pauvres soleils, navrés de ce voisinage. Sa vraie demeure est la salle de l’auberge, où, toute la journée, il absorbe des pots d’eau-de-vie de pommes de terre, que l’aubergiste lui octroie généreusement, au moyen de quoi, celui-ci peut, toutes les nuits, faire des razzias de poisson, sans crainte d’un procès. D’ailleurs, les règlements de pêche sont admirables. Ainsi, il est défendu de pêcher aux époques où il y a du poisson ; il est permis de pêcher aux époques où il n’y en a pas. En ce moment, l’alose pullule. Elle remonte le fleuve par bancs énormes. Ce poisson a des mœurs étranges. Il aime mieux mourir que de retourner à la mer. Et il meurt ! On ne voit sur le fleuve que des ventres brillants, de poissons morts. Cela ressemble à une débâcle de petits glaçons. Eh bien, défense est faite aux riverains et aux pêcheurs, de toucher à ces poissons. L’administration, charitable et prévoyante, permet seulement qu’on fasse, de temps en temps, une petite cueillette, pour les hospices des pays circonvoisins. Ajoute à cela que lorsque des bêtes — vaches, veaux ou moutons — périssent, elles sont aussi envoyées aux mêmes hospices, et tu auras, tout de suite, une idée de l’alimentation — intensive, comme l’engrais — qu’on réserve aux petits vieux, aux petites vieilles, et aux pâles convalescents.

Veux-tu maintenant que je te fasse l’histoire des mœurs et coutumes de mes co-habitants ? Elles sont amusantes.

Le conducteur des ponts et chaussées couche avec la femme de l’aubergiste ; l’aubergiste avec celle du barragiste ; le barragiste avec la servante de l’aubergiste ; la fille du barragiste avec le commis des ponts et chaussées. Tout ce monde paraît fort heureux. Il n’y a que le vieux capitaine, qui ne couche avec personne. Du moins, on le suppose, et il l’affirme. Ce brave remplace les joies de l’adultère et de l’amour libre, par une exclusive et violente passion pour la pêche à la ligne. Il a, pour ce genre de sport, une méthode rationnelle, au moyen de laquelle il ne prend jamais aucun poisson. Mais il a confiance dans sa doctrine, et l’espérance de captures prochaines le soutient. C’est une espèce d’apôtre. Moi, je domine la situation du haut de mon pic.

Il est extraordinaire, mon pic. Il y a des endroits où l’on ne voit pas la terre, où l’on ne voit que le ciel. Je peux me croire en ballon, dans une perpétuelle ascension vers l’infini. C’est épatant. J’y ai eu des sensations inouïes. Tâche de te représenter cela. Tout autour de moi, le ciel. Nul horizon, nul bruit ! Rien que la marche silencieuse des nuages. Et, tout à coup, dans ce vide incommensurable, dans ce silence des éternités splendides, l’aboi d’un chien qui monte de la terre invisible. D’abord, l’aboi est faible ; il est comme une plainte ; puis, peu à peu, il s’accentue, il est comme une révolte. Et cela dure des jours entiers, et cela dure des nuits entières. Et il me semble que c’est la plainte de l’homme, que c’est la révolte de l’homme, qui monte contre le ciel ; ce chien qui aboie, oui, c’est la voix même de la terre. Je ne sais pas si tu comprends ce que je veux dire… Mais l’impression, je t’assure, en est un peu effarante.

Naturellement, je n’ai pas travaillé. Il va falloir m’installer, me trouver une chambre, entre ces murs en ruine, en chasser les rats et les hiboux, qui, depuis des siècles, mènent là leur mystérieuse vie. Tout cela sera promptement terminé. Un lit, une table, deux chaises, et mes chevalets ! Et puis, le travail, le travail ! J’ai confiance. Il me semble que je vais être un autre homme. Oh ! peindre de la lumière, cette lumière, qui, de toutes parts, me baigne !… Peindre les drames de cette lumière, la vie formidable des nuages ! Étreindre cet impalpable ; atteindre à cet inaccessible ! Je suis plein d’enthousiasme ; je sens des forces nouvelles circuler en moi… Je voudrais t’embrasser, cher petit, et te dire tout ce que j’espère, et te montrer tout ce qui germe en mon esprit… Tu ne connais pas cette toile, de Turner ?… Au bas de la toile, des choses flottantes, rousses, dorées. On ne sait pas si c’est des arbres, des écharpes, des figures, des nuées !… Et puis, au-dessus, des blancheurs profondes, infinies, des tournoiements de lumière… Eh bien, voilà ce que je voudrais faire, comprends-tu ? Des toiles, où il n’y aurait rien !… Oui, mais est-ce possible ?…

Hier, je suis resté toute l’après-midi à regarder décharger un chaland. Il y avait là, une équipe de huit hommes. Ah ! les bougres ! qu’ils étaient beaux ! Le bateau était plein de grands arbres, qu’ils enlevaient, comme moi j’eusse fait d’un crayon ! La noblesse de ces torses, l’auguste splendeur de ces muscles en travail, et le rythme des hanches, sous les lourds fardeaux, et le ton de ces pantalons de velours, serrés à la taille par une ceinture rouge ! Et dans ces figures noires, creusées par la fatigue des écrasants labeurs, l’ingénuité du sourire !… Oui, des sourires de petit enfant, dans des muscles d’Hercule ! Ah ! qu’ils m’ont ému !… C’est beau, aussi, ça, tu sais !… La force, chez les pauvres diables, a je ne sais quoi, qui vous attendrit, qui vous fait presque pleurer. Comme on paraît petit, auprès de ces malheureux ! Et, tout de suite ils ont senti que je les aimais. Ils avaient, pour moi, mille gentillesses, mille gaietés naïves, qui m’ont charmé.

Le soir, je leur ai payé à boire. Nous nous sommes un peu saoulés ensemble… C’était délicieux.

Pourquoi es-tu triste ?… Pourquoi te désespérer de la sorte ? Il ne faut pas être triste ; il faut toujours espérer, puisque tout est beau, sacré nom d’un chien.

Je t’embrasse.

Lucien.

XXIII

Les lettres de Lucien se succédaient d’abord ravies, ensuite désolées. Chaque matin, elles m’apportaient l’écho de son âme. Je suivais, par ces lettres, mieux peut-être que par nos anciennes conversations, le progrès du mal qui l’envahissait. Cette solitude où il avait cru pouvoir se ressaisir, où il cherchait le calme nécessaire aux mystérieuses créations, lui était davantage funeste et mortelle. Il s’égarait dans le désert de ce silence, plus encore que dans les bruits de Paris, qu’il avait fuis ; il n’avait point l’âme assez forte, pour porter le poids de ce ciel immense et lourd, où nulle route n’est tracée. Et déjà, s’annonçait, en signes douloureux, la folie dans laquelle devait sombrer, plus tard, l’ardente et incomplète intelligence de mon pauvre ami.

J’ai là, sur ma table, ces lettres, que je ne puis relire sans larmes, et sans qu’un terrible frisson me secoue de la tête aux pieds. Elles semblent avoir été écrites par un damné. De la première à la dernière ligne, elles disent le plus affreux tourment d’art, dont ait pu souffrir un homme, sur la terre. J’ai beaucoup réfléchi à ces choses, et je ne puis m’empêcher de penser que cette souffrance est juste et méritée. Il n’est pas bon que l’homme s’écarte trop de la vie, car la vie se venge.

« Figure-toi, m’écrivait-il, que ce matin, j’ai fait une découverte importante. En passant mon pantalon, j’ai découvert que l’envers de l’étoffe était bien plus beau que l’endroit. Il en est ainsi pour tout, non seulement dans le domaine matériel, mais surtout dans le domaine moral. Pénètre-toi bien de ce fait. Il ne faut espérer connaître la vérité et la beauté, que par l’envers des choses. Aussi l’envers de la vie, c’est la mort. Je voudrais mourir, pour connaître enfin la vérité et la beauté de la vie ! »

Et le lendemain, il m’écrivait encore :

« Décidément, je me suis trompé. J’ai eu souvent l’orgueil de croire que j’étais, que je pouvais devenir un artiste. J’étais fou. Je ne suis rien, rien qu’un inutile semeur de graines mortes. Rien ne germe, rien jamais ne germera des semences que je suis las, las et dégoûté d’avoir jetées dans le vent, comme le triste et infécond Onan. On dirait qu’il suffise que ma main les touche, ces semences d’art et de vie, pour en pourrir le germe ! Oh ! ce sentiment de l’impuissance, ce pouvoir maudit de la mort ! Il me poursuit presque dans mon sommeil ! Toutes les nuits, je rêve cet étrange et torturant cauchemar. Je suis un jardinier, et je plante des lys. À mesure que j’approche de la terre le bulbe puissant et beau comme un sexe, il se fane, dans ma main, les écailles s’en détachent, pourries et gluantes, et, lorsque je veux enfin l’enfouir dans le sol, le bulbe a disparu ; tous mes rêves ont le même caractère de l’avortement, de la pourriture, de la mort ! Je me réveille haletant, le corps baigné de sueur, et je me lève, pour ne plus dormir cet affreux sommeil, pour ne plus rêver ce rêve atroce, où s’opère si fortement ma déchéance !

« Mais si je ne suis pas un artiste, que suis-je ? Et quoi faire ? En vérité, je ne sais pas. Je ne suis bon pour aucune besogne, et la malédiction de la nature est sur moi. Rouler des herses, porter des fardeaux ! Mes reins sont trop faibles. Instruire les hommes, leur prêcher la beauté ? Mais les hommes ne comprennent rien. Ils sont trop vieux. Parler aux enfants ?… aux petits enfants, dont le crâne n’est pas encore durci par la vie, dont le cerveau n’est pas encore ossifié par l’éducation ?… Hélas ! quand je me trouve en présence d’un enfant, je ne sais plus que dire. Il me semble que les enfants en savent plus long que moi, sur toutes choses. Souvent, ici, passe un très vieux pauvre, qui mendie, un très vieux pauvre, à peu près aveugle, conduit par sa petite fille, qui est muette ! Et c’est effrayant d’infini, le regard de cette muette ! On dirait que ce regard a tout vu, tout connu. Il est vaste comme un ciel et profond comme un abîme. Il va des plus épaisses ténèbres aux lumières les plus resplendissantes. Devant ce regard qui n’a jamais rien entendu de ce que disent les hommes, devant cette bouche close, cette bouche de fleur vierge, qu’aucune parole humaine n’a souillée, je me sens tout petit, tout humble, tout bête, tremblant comme un chien devant son maître !

« Je les ai gardés, quelques jours, ce vieil aveugle et cette petite muette… J’ai barbouillé plus de dix toiles… Je voulais exprimer, comprends-tu, rendre sensible, par une combinaison de lignes et de formes, tout ce que peut voir un aveugle, tout ce que peut dire une muette… Eh bien, rien !… Il n’est rien sorti de là !… ma main s’est refusée à peindre ce que je ressentais, ce que je comprenais d’intérieur, toute l’émotion dont mon âme était pleine devant ce regard firmamental, et devant cette bouche d’astralité… Comprends-tu ?… Ah ! si j’avais eu un couperet, je te jure que je me serais coupé la main, et j’aurais eu une joie diabolique, à la clouer, cette main imbécile à la porte de mon atelier, comme un objet de dérision !… »

Et voici la dernière lettre que je reçus de Lucien :

« Je t’annonce, cher petit, que d’ici trois jours, je serai de retour à Paris. J’ai besoin d’y venir chercher quelques meubles qui me manquent. J’ai surtout besoin de parler avec toi, avec d’autres, avec tout le monde. Ici, seul, j’étouffe. C’est trop beau pour moi, c’est trop grand… Je me perds dans le ciel comme dans une forêt vierge. Il se passe dans le ciel trop de choses qu’on ne comprend pas… il y a trop de fleurs, trop de plaines, trop de forêts, trop de mers terribles… Et tout cela se confond. Les forêts flottent comme des mers ; les mers s’échevèlent comme des forêts, et les fleurs m’endorment de leurs poisons. Il se dégage de là, vois-tu, une grande folie, et une grande terreur. J’aurais besoin d’avoir quelqu’un près de moi, avec qui je pourrais comprendre cette formidable beauté, avec qui je pourrais en jouir. Et je n’ai personne en qui déverser le trop plein de ce qui bouillonne en moi. Nous retournerons ensemble, sur mon pic, si tu veux, et si rien de nouveau ne t’attache à Paris, comme je le pense. Tu dois y être bien seul aussi. »

En effet, trois jours après cette lettre, Lucien était de retour à Paris. Il m’embrassa avec effusion.

— Oh ! cher Petit, ne cessait-il de me dire, comme ça me fait plaisir de te revoir…

Il était changé, pâli, amaigri. Ses cheveux longs, sa barbe inculte, rendaient encore l’aspect de son visage plus délabré. Et dans ses yeux brillait une lueur de fièvre.

— Est-ce que tu es malade ? demandai-je, inquiet.

— Malade ?… Et pourquoi ?… Non, je ne suis pas malade… Je suis fatigué… Là-bas, je ne dormais plus… Mais ici, je vais bien dormir…

Il passa l’inspection de son atelier, regarda quelques études anciennes, non sans plaisir.

— Tiens ! mais c’est pas trop mal, ça !…

Et brusquement :

— Tu sais… On ne sait pas ce qui peut arriver… J’ai fait mon testament… Je te donne mon pic… Allons dîner… Et puis, ma foi !… après… nous irons voir des femmes… Allons ! viens !… Il faut rigoler un peu, ce soir !

XXIV

En sortant du lieu de plaisir, où nous avions été pour rigoler, Lucien, honteux, me dit :

— Sommes-nous bêtes, tout de même !… Et qu’est-ce que nous avons été fiche là ?… Je te le demande… Tantôt, j’étais gai, heureux d’être revenu, de te revoir… je ne sais pas, d’être ailleurs… Et voilà que maintenant je suis plus triste qu’un mort !… Sans compter que demain, je ne pourrai pas travailler, que j’aurai encore le cerveau tout encrassé de cette ordure !… C’est ça le plaisir !…

Il cracha sur le sol, et reprit :

— Dire qu’il y a des gens qui ne pensent qu’à ça, qui ne font que ça !… Des gens pour qui, toute la vie, c’est cette minute de félicité trompeuse et ridicule !… Des poètes qui prennent cette croupe fétide pour l’étoile magique !… Dire qu’on ne travaille, qu’on ne vole, qu’on ne tue, que pour ça !… Sais-tu pourquoi je n’ai jamais eu d’ami, d’autre ami que toi ?… C’est parce que tous les jeunes gens que j’aurais pu aimer m’accablaient du récit de leurs prouesses érotiques !… Mais, nom d’un chien ! il y a autre chose, pourtant, que de vautrer sa chair sur la chair d’une femelle impure et pâmée !…

Et il semblait prendre à témoin la nuit, le ciel scintillant, le mystère des ombres dans l’intervalle des clartés qui frissonnaient, qui battaient sur les maisons comme de minces écharpes soulevées par une brise légère.

— Car enfin, as-tu rigolé, toi, voyons !… As-tu senti dans tes reins la secousse merveilleuse qui vous ouvre la porte du paradis ?… Quelle blague ! Quelle sale blague !… Et, pourtant, c’est amusant, ces maisons-là… On ne devrait y venir qu’en peintre, et non en imbécile rigoleur !… Ce qui gâte l’étrangeté puissante, la splendeur macabre de ce spectacle, c’est l’acte idiot, auquel on se croit obligé de sacrifier !… Ce bariolage de tons, ces fouillis de la misère crue, ces lambeaux de chair et de transparentes étoffes qui se répercutent dans les glaces !… Et ce qu’on entrevoit par les portes ouvertes, dans le rouge sombre des escaliers, un torse nu qui passe, une cuisse mate, dans un mouvement de fuite, coupé par la ligne d’une portière, des ébouriffements de chevelures rouges, et l’apparition de ces visages plâtreux, maquillés comme les morts d’Égypte !… Et rendre la tristesse, l’épouvantable et rutilante tristesse de cet encan !… l’angoisse qui vous prend à la vue de cette viande parée, lavée, décorée de fleurs fausses, comme à l’étal d’une boucherie !… C’est beau, oui, c’est beau !… Mais tout de même, j’aime mieux les fleurs, les brumes sur les coteaux, tout ce rêve de pureté, d’atmosphère colorée et limpide, qui voile d’émerveillantes fééries l’âpre réalité de la vie… Voyons, toi, est-ce que ça t’amuse, les femmes ?… Est-ce que tu vas, comme les autres, te noyer dans les fleurs blanches de l’amour ? Pourquoi ne dis-tu rien ?

Il me secouait fortement par les épaules.

Je répondis par un rire évasif, et Lucien n’insista plus. Déjà sa pensée allait vers d’autres objets.

— Tu verras mon pic, me dit-il, soudainement, et sans transition… Car je pense que tu vas venir avec moi… Et puisque je te le donne, ce pic, par testament, il faut bien que tu le visites… Tous les deux nous serons très heureux, ça c’est sûr… Ce qui me désorientait un peu, c’était d’être seul, c’était de ne pouvoir jamais parler à personne… J’ai besoin de crier mes idées ; sans cela le travail m’est une intolérable souffrance. Il faut que je me vide de tout ce qui m’oppresse, sans quoi, c’est curieux, ma main tremble, et je ne suis pas fichu de tenir un pinceau… Et comme tu l’aimeras ce pic ; c’est plein de fleurs admirables ; des épilobes avec leurs lampes flexibles, des doronicums, des inulas, et sur les murs, les vieux murs croulants, des retombées, des cascades, des cataractes de joubarbe. Nous emporterons de la graine de soleil, et nous la sèmerons tout le long du terrain… Vois-tu cela, ces grandes fleurs effarées en plein dans le ciel ?… Et puis, tu me donneras peut-être un conseil pour mon tableau !… Tu te rappelles, je t’ai parlé d’un chien qui aboie toujours, d’un chien qu’on ne voit pas, et dont la voix monte dans le ciel, comme la voix même de la terre ?… Voilà ce que je veux faire !… Un grand ciel… Et l’aboi de ce chien !…

Je fus un peu stupéfait.

— Mais tu es fou, Lucien ! m’écriai-je… Tu veux peindre l’aboi d’un chien ?…

— Oui ! oui !… Ça se peut !… tout se peut !… Il faut trouver, voilà tout !… Ainsi, tiens, par exemple, une spirale qui monte… Enfin, je ne sais pas… ou bien un nuage qui serait plus bas que les autres, et qui aurait l’aspect d’un chien, d’une gueule de chien ! comprends-moi… Ce que je voudrais, ce serait rendre, rien que par de la lumière, rien que par des formes aériennes, flottantes, où l’on sentirait l’infini, l’espace sans limite, l’abîme céleste, ce serait rendre tout ce qui gémit, tout ce qui se plaint, tout ce qui souffre sur la terre… de l’invisible dans de l’impalpable…

— Lucien ! Lucien ! je t’en prie, ne parle pas comme ça, tu me fais peur…

J’étais atterré… Dans la pénombre où nous marchions, il me semblait voir d’étranges, d’insoutenables lueurs grimacer dans les yeux et sur les lèvres de Lucien, qui me dit, d’un ton sourd :

— Mon petit, quand tu auras regardé ce qui passe dans le ciel, eh bien ! tu m’en diras des nouvelles… Tu n’as rien vu encore… Tu n’as rien compris…

Nous rentrâmes chez nous. Je n’avais pas envie de dormir, et après avoir fureté quelque temps, dans ses cartons, Lucien me demanda :

— As-tu travaillé au moins ?… Lis-moi quelque chose.

Il ne me laissa de répit que je ne lui eusse lu quelques pages d’une nouvelle cent fois commencée, et abandonnée.

Ce fut lui qui m’interrompit dans ma lecture…

— C’est bien ! c’est bien ! me dit-il… Je ne connais rien à la littérature… Mais j’ai, là-dessus, des idées comme tout le monde… Veux-tu que je te dise ?… Ça ne vaut rien… C’est trop clair…Tu es pour l’École de deux et deux font quatre !…

Quoique mon sentiment fût que ces lignes, écrites avec tant de peine, manquassent absolument de qualités, je me sentis piqué de me l’entendre dire aussi brutalement.

— Eh bien ! quoi ! fit Lucien ! De l’orgueil !… C’est complet ! Ah ! pauvre petit imbécile ! Mais imprègne-toi de ceci, que l’art n’est pas fait pour établir que 2 et 2 font 4… L’art n’est fait que pour aller chercher la beauté cachée sous les choses… À quoi bon écrire ce que tout le monde sait !… Le premier huissier et le premier vaudevilliste venus seront, sous ce rapport, toujours plus forts que toi !… Sois obscur, nom d’un chien ! L’obscurité est la parure suprême de l’art… C’est sa dignité aussi !… Il n’y a que les mufles et les professeurs qui écrivent clairement ! C’est qu’ils n’ont jamais senti que tout est mystère, et que le mystère ne s’exprime pas comme un calembour ou comme un contrat de mariage… Est-ce que la nature est claire ?… Il est temps que tu viennes sur mon pic et que tu interroges le ciel !… C’est là qu’est la vérité et la beauté…

Et, se levant, il ajouta :

— J’en ai assez de Paris… nous partirons demain.

XXV

Lucien ne partit point le lendemain, comme il avait été convenu. Il s’attarda à faire des courses inutiles, voulut revoir des amis, ses anciens motifs des quais, trouva mille prétextes pour reculer le moment de son départ, de notre départ, car il était décidé que j’irais, avec lui, passer quelques jours, sur son pic… Une curiosité me poussait vers ce lieu de sa souffrance nouvelle. Et puis Lucien était dans un tel état d’exaltation mauvaise, que je craignais pour lui des dangers de toute sorte, à être seul, à vivre toujours replié sur lui-même, dans l’unique société de la folie qui habitait son âme. Je me serais fait un scrupule de l’abandonner à ses vertiges ; je voulais veiller sur lui, comme on veille sur un malade. En attendant, je l’accompagnais partout ; j’étais comme son ombre, comme l’ombre de son ombre. Lui s’épuisait en paroles, en théories, en gestes désordonnés. C’était un flux grondant de souvenirs, de projets, auxquels se mêlaient des récits de sensations étranges, des croquis de paysage, des plans de réforme sociale, lambeaux de nature, d’humanité et de rêve, choses vagues, haletantes, trépidantes, sans lien entre elles et comme vues, le soir, par la portière d’un wagon qu’emporte, vers on ne sait où, une locomotive chauffée à toute vapeur.

Nous passâmes une journée, tout entière, au Louvre, et je me souviendrai toujours de l’affaissement de Lucien quand, le musée fermé, nous sortîmes et nous dirigeâmes vers le jardin des Tuileries. Cette fin de jour resplendissait. Le soleil déclinant donnait, aux massifs d’arbres, un aspect léger, poudroyant, et le rectangle de l’arc de triomphe s’enlevait, tout bleu, dans l’illumination du ciel occidental, tout bleu et cerné d’un rai de lumière orangée. Sur le tapis des avenues, mille choses brillaient, chatoyaient, des voitures, comme des pierreries, des toilettes, comme des fleurs… Nous tombâmes sur un banc, moi, énervé de fatigue, le cerveau vide, les yeux brûlés, lui, morne et silencieux et pareil aux pauvres diables accablés par la faim et les routes trop longues. Il accouda sa tête aux paumes de ses mains, et lança contre le sol des jets tordus de salive. Jamais je ne l’avais vu aussi maigre, aussi décharné. Ses omoplates remontées semblaient trouer, comme des clous, l’étoffe fripée de son veston. Et son chapeau noir, bossué, et sa barbe et ses cheveux trop longs lui donnaient l’aspect d’un mendiant, ou de ces tristes bohèmes, qu’il prenait tant de plaisir, jadis, à plaisanter, lui, toujours correct, dans sa tenue bourgeoise et presque élégante.

Tout à coup, il me dit :

— Vois-tu, mon petit, en art, il n’y a qu’une chose belle et grande : la santé !… Moi, je suis un malade… et ma maladie est terrible ; et je suis trop vieux maintenant pour m’en guérir… C’est l’ignorance… Oui, je ne sais pas un mot de mon métier, et jamais je n’en saurai un mot !… Je ne suis pas un fou, comme tu pourrais croire, je suis un impuissant, ce qui est bien différent… ou si tu aimes mieux, un raté… Sais-tu pourquoi je me bats les flancs pour trouver un tas de choses compliquées, ce qu’ils appellent, les autres, des sensations rares, et ce qui n’est pas autre chose que de l’enfantillage et du mensonge… Sais-tu pourquoi ?… C’est parce que je suis incapable de rendre le simple !… parce que je ne sais pas dessiner, et parce que je ne sais pas mettre les valeurs ! Alors je remplace ça par des arabesques, par des fioritures, par un tas de perversions de formes qui ne donnent de l’illusion qu’aux imbéciles !… Et, comme je ne peux pas mettre un bonhomme debout sur ses jambes, je le mets debout sur sa tête. On dit : « C’est épatant ! » Eh bien, non ! je suis un cochon ! voilà tout !… Va donc voir si les Terburgh, les Metzu, les Rembrandt ont cherché à peindre l’aboi d’un chien, par exemple !… Ils ont peint des hommes et des femmes tout bêtement ! Et ça y est… Et le père Corot ?… Est-ce qu’il a voulu peindre des arbres la racine en l’air ? et des sarabandes d’astres en ribote ? Non ! Et ça y est ! Ah ! qu’ils m’ont fait du mal ces esthètes de malheur, quand ils prêchaient, de leur voix fleurie, l’horreur de la nature, l’inutilité du dessin, l’outrance des couleurs, le retour de l’art aux formes embryonnaires, à la vie larveuse !… Car ça n’est pas autre chose que leur idéal dont ils ont empoisonné toute une génération ? Ah ! leurs princesses avec des corps en échalas et des visages pareils à des fleurs vénéneuses, qui passent sur des escaliers de nuage, sur des terrasses de lunes malades, en robes semblables à des queues de paon, ou à des plumeaux !… Ah ! leurs saintes émaciées et longues comme des gaules à pêche, leurs galantes qui marchent sans jambes, qui regardent sans yeux, qui parlent sans bouche, qui aiment sans sexe, et qui, sous des feuillages découpés à la mécanique, caressent des mains plates ainsi que des palmes et cassées au poignet par la même éternelle inflexion ! Et leurs héros, qui puent la pédérastie… la nécrose… la syphilis !… Le verdissement de ces chairs ; et la puanteur de ces fleurs qu’on dirait trempées dans l’eau menstruelle des bidets ! Pouah !… Je n’ai jamais cru à cet art pauvre, à cette basse mysticité, et, pourtant, peu à peu, je me suis, sans le savoir, laissé prendre, envahir, par toutes ces théories trompeuses qui corrodent l’air que nous respirions, nous autres jeunes gens, avides de nouveauté, facilement portés à croire que le beau, c’est le bizarre !… Au lieu de travailler méthodiquement, d’apprendre à dessiner un beau mouvement de nature, une belle forme de vie, de chercher le simple et le grand, j’ai fini par penser que le heurté, le déformé, c’était tout l’art !… Et voilà où j’en suis aujourd’hui !… Je suis fichu !… J’ai un métier et je ne puis pas m’en servir… Alors quoi ?…

Il se redressa un peu sur le banc, et d’une main fébrile, tremblante, il dessina, sur le sable, des lignes droites, des formes carrées.

— Tiens !… sais-tu pourquoi, aujourd’hui, on fabrique des meubles si prodigieusement laids, si chargés de sculptures hideuses, d’ornements qui font vomir un homme de goût ? Ah ! mon Dieu tout simplement, parce que les menuisiers ne connaissent plus leur métier. Ils ne peuvent plus menuiser une belle ligne, ni établir une belle harmonie de proportions… Alors, ils te fichent du décor à tire-la-rigot !… C’est pourtant beau une table sans moulure, sans rien que la ligne, hein ?… Oui, mais voilà !… C’est trop difficile !… Je suis comme ces menuisiers !… C’est pour masquer mon impuissance que je vais cherchant toutes les folies dont je meurs, car tu sais, mon petit, j’en meurs !… Ou plutôt j’en crève !… Oh ! avoir une belle santé d’art, comme le père Corot… Tiens, comme Claude Monet, comme Camille Pissarro !… Est-ce que ce n’est pas du rêve, aussi, leur peinture ?… Est-ce que dans cet admirable équilibre de leur cerveau, on ne sent pas l’enthousiasme, l’éternelle jeunesse de la poésie, l’ardeur des imaginations créatrices ?… Et ils savent !… Ce sont de profonds ouvriers !… Ah ! savoir.

— Ne peux-tu donc t’astreindre à un travail méthodique ? dis-je à Lucien… si tu penses que tu ne sais pas assez, ne peux-tu donc apprendre ?… Il me semble que tu le pourrais… Tu garderas ton imagination, tes emballements… puisque tu es fait de ces choses… Mais en t’imposant un travail tout bête, en copiant les formes de la nature, tu acquerras le métier qui te manque… Et, plus tard, tu réaliseras tout ce que tu rêves…

— Non ! Il est trop tard… Le poison est dans mon sang, dans mes muscles. Il a paralysé ma main… Je ne puis plus !… Je ne puis rien !… je suis fichu !

Et après un moment de silence :

— Retourner là-bas !… Je vais m’affoler plus encore dans l’énormité de mon ciel !… Oui, j’ai la terreur de ce ciel !… Rester ici ?… Mais j’entendrai, toute la journée, les voix maudites me corner aux oreilles : « Du lys !… du lys ! du lys ! »

Lucien se leva, fouetta l’air de sa canne, et au grand étonnement d’un monsieur qui passait près de nous, il s’écria d’une voix tonnante :

— Du lys !… Du lys !… De la m… !

XXVI

Tous ces menus incidents qui révolutionnaient ma vie, m’éloignaient de Julia. Je ne la voyais presque plus ; je ne la voyais plus guère qu’entre les rideaux de la loge, où son triste visage m’apparaissait, comme une petite plante jaunissant dans l’ombre. Elle s’étiolait de plus en plus ; ses cheveux prenaient les tons ternes qu’ont les poils des bêtes malades ; ses yeux clignaient, cerclés de rouge, comme ceux d’une poule anémique. Elle m’émouvait vraiment, mais cette émotion ne pouvait vaincre le dégoût, le pitoyable et douloureux dégoût d’elle, que j’avais éprouvé, à la suite de l’acte physique où avait sombré mon amour, toute la poésie de mon amour. Au pot de cinéraire avait succédé un pot de giroflée. C’était le seul événement qui eût varié un peu la monotonie de ce mélancolique réduit. Et la fleur et la femme étaient tellement fanées, toutes les deux, elles se ressemblaient par des destinées si pareilles que j’en arrivais à les confondre dans la même pauvreté végétale ; et, quand je passais et que j’apercevais, dans la loge, ces deux pâleurs inclinées, je ne savais plus en vérité qui était la fleur et qui était la femme.

Une fois, je fus forcé d’entrer dans la loge, alors que Julia y était seule. Elle me jeta un regard si implorant, un si navrant et si implorant regard, que je me sentis touché jusqu’au fond de l’âme. Et je me reprochai toute la cruauté de ma conduite, envers cette pauvre fille que j’avais séduite et que lâchement j’abandonnais. Je crois bien que, dans ce mouvement de pitié, se glissa un sentiment d’orgueil, et — oh ! misère de moi — je me comparai à quelque terrible don Juan.

— Est-ce vrai que vous allez partir ? me demanda Julia, d’une voix humble, d’une voix craintive.

Et, devant mon embarras à répondre, elle ajouta plus vivement :

— C’est Monsieur Lucien qui m’a dit ça !

Je redoutai qu’elle n’eût raconté à Lucien notre histoire, que je voulais lui cacher à tout prix. Il me semble que je serais mort de honte, si Lucien l’avait connue. Je répliquai durement, car toute ma pitié s’était évanouie, à cette question :

— Ah ! c’est Lucien !… Je parie que vous avez été lui faire un tas de potins !…

— Des potins ! s’écria-t-elle… Oh ! que vous êtes méchant !… Et pourquoi êtes-vous si dur avec moi ?… Je n’ai rien dit à Monsieur Lucien… C’est lui qui m’a dit ça… Il m’a dit qu’il allait repartir, et qu’il vous emmenait !… Est-ce vrai ?

Elle était sincère. Son regard anxieux ramena la pitié dans mon cœur :

— Oui, Julia, c’est vrai !…

— Ah ! mon Dieu !… Et moi, qu’est-ce que je vais devenir sans vous ?…

Elle ne put retenir plus longtemps les larmes dont ses paupières étaient toutes gonflées.

— Ah ! mon Dieu !… Ah ! mon Dieu ! sanglota-t-elle… Il n’y avait plus que vous !… Et vous allez partir !… Et je vais être toute seule… et je vais mourir toute seule !… Je voyais bien que vous ne m’aimiez plus…

J’essayai de la consoler ; je lui pris ses pauvres mains maigres, où les veines se nouaient ainsi que des cordelettes bleuâtres.

— Voyons, Julia !… C’est vrai, je vais partir… mais pour quelques jours seulement… Lucien est triste, Lucien est malade… Il faut que je l’accompagne… mais je reviendrai bientôt.

— Vous dites cela !… vous dites cela !…

— Je vous le promets… Voyons !… Ne pleure pas… je te le jure… Ah !… puisque je te le jure !

Mais elle soupirait, en hochant la tête, tandis que sa main étreignait ma main dans un serrement tout moite qui m’était insupportable !

— Vous dites cela !… Vous dites cela !…

— Je t’assure que je ne serai pas longtemps, là-bas !… Nous reviendrons bientôt…

— Non ! non ! Vous ne reviendrez pas… parce que M. Lucien est fou !… Il est fou !… Tout le monde le sait qu’il est fou… Et il vous rendra fou aussi !… Et vous ne reviendrez pas…

Je ne savais plus que dire.

— Je vous laisserai des livres, Julia, de beaux livres… Et puis je vous écrirai des lettres… de belles lettres… Et puis vous me répondrez de belles lettres aussi !… Et puis nous nous reverrons bientôt…

Elle s’accrocha à moi, davantage ; sa main, en forme de griffe, se crispait sur mon bras, remontait à mon épaule, se nouait à mon cou ; sa bouche pâle, qui dévoilait ses dents tartreuses, s’ouvrait comme pour le baiser ; et ses yeux allaient, de mes yeux à la petite pièce où, sur le fourneau, bouillait l’éternel miroton. Je cherchais un moyen d’échapper à l’étreinte ; je détournais un peu la tête pour éviter le souffle chaud, le souffle fade, le souffle de malade que sa bouche m’envoyait.

— Ne partez pas… suppliait-elle… je vous en prie… Je t’en prie… ne pars pas encore… Sois gentil, mon mignon, mon gros mignon… Ne me laisse plus toute seule… Ne crois pas à ce que te dit Monsieur Lucien… Je t’en prie…

Le miroton chantait : au-dessus de la marmite de terre s’élevaient de menues spirales de vapeur. Et j’étais affolé par ces deux odeurs rancies, celle de ce miroton, et celle de cette femme. Tout à coup, Julia poussa un cri léger, laissa retomber ses bras qui m’enlaçaient.

— Ah ! que c’est embêtant ! fit-elle.

Un pas, à ce moment, se faisait entendre dans le vestibule. Et le facteur apparut. Je profitai de ce répit libérateur pour m’enfuir. Il était temps.

Ce jour-là, Lucien, très gai, rentra vers midi à l’atelier. Il portait sous le bras un long panier, couvert d’une toile grise.

— Devine ce qu’il y a là-dedans, me dit-il en déposant le panier à terre. Regarde… Ça remue… C’est vivant !… Allons, devine !…

Il riait d’un bon rire, d’un rire ingénu et charmant, comme autrefois. Une expression d’enfant heureux animait d’une clarté d’aurore son visage tourmenté.

— Tu ne devines pas, petit imbécile !

Sans attendre ma réponse, il coupa les ficelles qui attachaient la toile au panier et, la toile enlevée, du panier surgit, dans un grand frou-frou d’ailes, un paon…

— Ah ! le bougre, qu’il est beau ! applaudit Lucien.

Le paon s’étira, gonfla ses plumes, secoua ses ailes, brodées de fines écailles, balaya le plancher de sa longue queue, avec un mouvement de femme qui fait tournoyer la traîne de sa robe ; puis le col dressé fièrement, l’aigrette un peu en arrière et tremblante, il marcha dans la chambre, lentement, avec la majesté d’une divinité hindoue. Et, soudain, il sauta sur la cheminée, où il s’accroupit, laissant retomber sa queue qui emplit la chambre d’un ruissellement d’or et d’étranges pierreries. Du haut de son col bleu, sur lequel un rayon de soleil faisait se mouvoir des irisations de nacre, il nous regardait avec son œil de perle noire, une perle enchâssée dans une double bordure de velours blanc et noir.

— Hein ? fit Lucien… Qu’est-ce que tu penses de ça ?… Crois-tu qu’il est assez décoratif, cet animal ?

— Mais que veux-tu faire de ce paon ? demandai-je à Lucien.

— Ce que je veux faire ?… Comment, je ne t’ai pas dit ?… Il y a longtemps que je rêve ça, pourtant… Eh bien ! voilà !… J’ai conçu une grande décoration… Des paons… dans un champ de pensées… Non, mais, vois-tu le motif ! Des paons accroupis dans les pensées, des paons marchant dans les pensées… Et peut-être, limitant le champ des pensées, dans le haut de la toile, des pavots… non pas de pavots !… Je ferai une autre décoration… Des paons se glissant dans des pavots !…

Et des gestes qui dessinaient, dans l’air, de longues queues de paon, des tiges de plantes, orchestraient ses paroles ; et tout son visage souriait de bonheur…

— Je crois ! dit-il, que je tiens enfin, quelque chose d’épatant !… Et tu sais… pas de synthèse là-dedans !… pas d’atmosphère… non plus… Les paons dessinés plume par plume, et exagérés… exagérés ! Tiens !

Et il traçait, avec son doigt, des lignes énormes.

— Allons ! plus de blagues !… plus de bêtises !… Ça, je le sens !… Ça, je le tiens ! Et demain, au travail ! Mais regarde-le… Pose-t-il, cet animal !

— Alors nous ne partons plus ? demandai-je à Lucien.

Mon ami me regarda d’un air vague.

— Partir ! Et pourquoi partir ? Et où partir ?

— Mais sur notre pic !… là-bas !…

Lucien réfléchit une seconde.

— Sur le pic !… ah ! oui !… Mais tu es fou, je pense…

Et il tira de sa poche un paquet de graines de maïs, qu’il lança une à une, auprès du paon, sur la tablette de la cheminée.

— Mange, mon petit, mange, mon coco ! Petit, petit, petit !

XXVII

Lucien se mit au travail avec enthousiasme. Dès le lendemain matin, en entrant, dans l’atelier, je reconnus vite ce pli mauvais, ce pli terrible qui lui barrait le front, quand il était en gestation de quelque idée et qui annonçait les orages prochains. Et je ne pus m’empêcher d’avoir peur. Dans la confiance revenue, dans les éclats de son ardente gaieté, il y avait un grincement qui me faisait mal. Je n’aimais pas, non plus, voir ce coup de vent qui lui retournait les cheveux, d’un mouvement si insolite et donnait, semblait-il, à son visage, une expression d’égarement particulier.

— Ne mets pas tant de fièvre à la besogne, lui disais-je… Tu as le temps… Sois calme…

— Mais sapristi !… Est-ce qu’on peut être calme, quand on travaille !… C’est bon pour toi, qui as une « gniolle » !… Est-ce que tu dis au feu : « Ne brûle pas » ; au vent : « Ne souffle pas… » C’est du feu et du vent que j’ai dans la tête… Ça brûle et ça gronde !

Le matin, Lucien allait faire des études de pensées, de champs de pensées, chez un horticulteur de Montrouge. Et, au retour, il me racontait ses sensations, par d’étranges comparaisons.

— Il y en avait une, figure-toi… qui ressemblait à un tigre… Une autre !… Ah ! celle-là ! non, c’est trop affolant !… Figure-toi une tête de mort qui sortait de la terre sur une tige mince… Je l’ai regardée… le pied était mort ; il n’avait pas poussé une feuille… rien que cette fleur terrifiante !… Comprends-tu ça, toi ?… Le bonhomme de jardinier à qui je l’ai montrée, a haussé les épaules… Quelle brute !… Ils ne voient rien, ces gens-là !…

L’après-midi, jusqu’au soir, il dessinait son paon. Il fit des paons tristes, des paons ivres, des paons fous, des paons morts ; il en fit de toutes les formes, de toutes les couleurs, dans toutes les attitudes. Le paon était devenu vite très familier ; il ne rôdait plus, le long du mur, en balançant son col, et cherchant une issue par où s’échapper ; il ne se jetait plus contre les vitres de la fenêtre, par où il apercevait, au-dessus de la forêt, des cheminées et des tuyaux, la liberté, dans un coin de ciel… Il acceptait de bonne grâce l’étroitesse de la chambre, le perchoir improvisé d’un vieux chevalet, il se contentait des pauvres verdures, bottes de mouron et de pissenlits, dont Lucien, chaque soir, avait soin de joncher le parquet, pour donner à l’oiseau l’illusion d’un jardin. Même le paon prit des poses et donna des mouvements, auxquels se refusent d’ordinaire les bêtes qui se sentent observées par le regard de l’homme. Il avait, surtout, en s’épouillant, une façon resplendissante de relever et de développer sa queue magique qui mettait Lucien en joie, en délirante joie.

Durant plus de quinze jours que dura cette préparation, par des études et des croquis, à la grande œuvre rêvée, Lucien demeura gai. Son enthousiasme, maintenu par l’espoir, ne se démentit pas une minute. Malgré le pli de son front qui allait s’accentuant, se creusant comme une entaille, et qui présageait de terribles tempêtes, ces cyclones de colère et de découragement que je connaissais tant, hélas ! il rayonnait de confiance.

— Repose-toi, lui conseillais-je… Tu ne pourras pas soutenir longtemps cette course furieuse au travail… Et alors tout va recommencer comme autrefois, tu sais bien… Ne t’énerve pas, je t’en prie…

Mais il ne m’écoutait pas…

— Je suis calme, tu vois bien… Je suis fort… Jamais je ne me suis senti plus souple… mieux portant…

Ce qui m’étonnait le plus, c’est qu’il me tolérait, près de lui, pendant le travail. Autrefois, il me mettait à la porte, en disant gaiement :

— Je suis comme les éléphants, moi !… J’ai de la pudeur… Je n’aime point qu’on me voie forniquer avec l’art !…

Et, aujourd’hui, non seulement il me tolérait, mais il paraissait se rassurer à ma présence, et il me demandait souvent mon opinion sur ses études, en sondant, comme un malade le médecin, ma pensée véritable, jusqu’au fond de mon regard :

— Ça n’y est pas encore, hein ?… Non, ça n’est pas encore ça !… Dis-le franchement… Dis ce que tu penses… Mais je sens que ça doit tout de même… Oui, oui ! c’est là…

Il me montrait son front, et, faisant ensuite jouer le ressort de ses doigts, comme pour l’assouplir, il ajoutait, avec un sifflement, dans la voix, qui me donnait le frisson :

— Seulement, c’est cette sacrée main qui n’obéit pas encore !… Cette sacrée main toujours en révolte contre ce que je sens, contre ce que je veux…

Et il l’injuriait.

— Mais il faudra bien que je te dompte, salope !… Il faudra bien que tu marches comme le reste, vache, vache, sale vache !

Enfin, un matin, il attaqua sa composition sur la grande toile.

C’était une toile très longue, et peu haute. Les paons tenaient toute la longueur de la toile, dans des mouvements superbes et étranges, et dont pas un, malgré l’apparente symétrie, ne se ressemblait. Devant et derrière les paons se déroulait, tapis merveilleux, un champ de pensées que le cadre coupait de tous les côtés. L’effet en était saisissant… Il y avait là, vraiment, un effort d’imagination puissante et belle, une entente de l’harmonie linéaire et de l’ornement que j’admirai, sans réticence.

— C’est beau, ça, Lucien !

Mais, déjà Lucien hochait la tête… et son œil, en regardant la toile, s’effarait…

— Pourquoi me dis-tu que c’est beau ?… Est-ce que tu le sais ? Est-ce que tu sais quelque chose ?… Eh bien, moi, je crois que ce n’est pas ça !… Jamais, je ne pourrai trouver l’accord entre ces paons, qui sont comme des fleurs, et ces fleurs, qui sont comme des paons… Il faudrait quelque chose peut-être… Oui, il manque quelque chose… une figure nue… une femme… là… Hein !… une figure traitée dans le sens du décor, avec une chevelure rousse, une chevelure d’or qui s’éparpillerait dans la toile, ainsi qu’une autre queue de paon.

— Laisse ton idée comme tu l’avais d’abord rêvée, Lucien… Je te dis que c’est beau !… Je sens que c’est très beau… Tu gâterais tout avec cette chevelure…

À mesure que la toile se couvrit, que Lucien commença le détail de chaque paon, très étudié, sur le fond restant plus vague, sa folie de doute le reprit, plus fort que jamais. Un jour, brusquement, il s’écria, se tournant vers moi :

— D’abord, c’est toi qui me gênes… Je te sens là, toujours, derrière moi… Tu m’embêtes… Va-t-en… Tu me pèses aux épaules… Laisse-moi seul…

Je me retirai, sans me plaindre, le cœur gros. Je savais qu’il ne fallait pas, dans ces moments, essayer, par des paroles, d’apaiser mon ami. Mais je ne voulus pas m’éloigner, présageant je ne sais quel malheur… Je restai sur le palier ; je passai mes journées sur le palier, derrière cette porte sombre, au-delà de laquelle habitait le pauvre Lucien, en lutte avec le démon de l’art. Et l’oreille tendue au moindre bruit, j’écoutai le tapotement de sa brosse, sur la toile ; et les jurons rauques, auxquels le paon, de temps en temps, répondait par un cri.

XXVIII

Ce furent de pénibles, de cruelles, de douloureuses journées que je vécus dans l’ombre du palier, et si longues, si longues, qu’il me semblait qu’elles ne finissaient jamais. J’avais l’oreille sans cesse collée contre la porte, et j’écoutais le moindre bruit avec une angoisse horrible, et mon cœur sursautait au moindre craquement du plancher. L’escalier aboutissait à ce suprême palier, et ce palier formait un renfoncement noir que prolongeait un sordide couloir, éclairé par un petit châssis vitré, et au bout duquel était ma chambre. Sur une planche de bois, dans un angle, entre deux portes, était posée une lampe à pétrole qu’on n’allumait jamais, et d’intolérables odeurs circulaient, de méphitiques odeurs qui tombaient du plafond, montaient de l’escalier, sortaient des murs, le long desquels rampaient bizarrement des insectes noirs. Je n’osais pas bouger, ni marcher dans ce couloir, de peur que Lucien ne m’entendît. Il n’eût pas supporté ma présence, en chien de garde, si près de lui. Sa colère eût été grande à me voir l’espionner de la sorte, car il n’eût pas compris le sentiment qui m’animait, un sentiment de tendresse décuplé par la peur. Mais un secret instinct m’avertissait que je devais, malgré tout, malgré lui même, veiller sur lui. Je sentais qu’il pesait dans l’air, autour de mon ami, quelque chose de tragique, quelque chose qui rôdait, de farouche et de terrible, comme la mort. Et je me disais que je lui étais une protection, que, tant que je serais là, j’écarterais, de lui, le malheur et le danger.

Souvent, Julia, échappée de la loge pour quelques minutes, venait me voir. Elle arrivait essoufflée, haletante, plus pâle encore de l’effort en hâte accompli, ses ternes mèches blondes collées au front par la sueur. Rien ne m’était agaçant, comme ces visites répétées, comme l’obsession de ses yeux où je lisais la hantise d’un amour qui me devenait pesant et odieux. Elle aimait l’ombre propice à ses désirs, elle recherchait l’ombre, elle voulait chaque fois m’entraîner dans l’ombre avec elle. Quand je la devinais venir, quand j’entendais le glissement et le claquement de ses savates, sur les marches, monter vers moi, je m’avançais vers l’escalier où, tous les deux, nous nous livrions à d’étranges colloques.

— Non, Julia, lui disais-je fermement, il faut redescendre… Ce n’est pas bien de quitter votre loge ainsi… si votre mère rentrait ?… Dans quelle situation me mettriez-vous ?

— Laissez-moi une petite minute avec vous…

— Non, non… Allez-vous en.

— Alors, vous êtes donc fâché avec M. Lucien, que vous n’entrez plus chez lui !

— Je ne suis pas fâché avec Lucien… Lucien est malade.

Et souvent on entendait un juron derrière la porte, un juron étouffé comme une plainte.

— Pourquoi jure-t-il alors ?… demandait Julia.

— Parce qu’il souffre !

— Ah ! bien merci !… Et pourquoi souffre-t-il ?

— Parce qu’il travaille.

— Il travaille ! Ah ! bien, merci.

— Voyons Julia, laissez-moi.

Mais elle ne s’en allait pas.

— Ah ! comment pouvez-vous rester là toute la journée, derrière la porte d’un fou ?… Moi je mourrais de peur !

— Je vous défends de dire que Lucien est fou.

— Il n’est pas fou, peut-être ?

— C’est vous qui êtes une sotte… Allez-vous-en.

— Eh bien ! moi, je vous dis qu’il est fou !… Hier, maman en faisant son atelier a regardé un grand tableau qu’il fabrique !… Eh bien ! maman a dit que M. Lucien était fou. Il ne sait plus ce qu’il peint… Maman a dit aussi qu’on allait faire partir son paon… parce qu’il gêne les locataires, à crier tout le temps, cette sale bête… Alors un homme qui a un paon, chez lui, vous croyez qu’il n’est pas fou…

— Taisez-vous !

— C’est vrai aussi !…

Mais elle ne se taisait pas.

— C’est vrai aussi… Quand M. Lucien n’était pas là, vous étiez gentil avec moi… Depuis qu’il est revenu, vous ne me regardez seulement plus… D’abord, lui, on le sait, il n’aime pas les femmes !…

J’avais toutes les peines du monde à me débarrasser de Julia et de ses bavardages. Et quand elle était partie, je reprenais mon immobile faction… Et, dans ce noir, où j’étais, sans bouger, retenant même, en quelque sorte, mon souffle, j’avais l’air de veiller sur un mort.

Un jour, Lucien, effaré, sa palette à la main, Lucien tout barbouillé de peinture, sortit brusquement, et fouillant l’ombre, devant lui :

— Ah ! ça ! Ne vont-ils pas bientôt me fiche la paix !

Je n’eus pas le temps de fuir vers le couloir et Lucien me vit, debout, contre le mur…

— Comment, c’est toi, bougre d’animal ? Et que fais-tu ici ?… Pourquoi es-tu ici ?

— Je rentrais chez moi, Lucien…

— Je te défends de m’espionner, entends-tu ?… Toute la journée j’ai été embêté par des grignotements de rats, derrière la porte… Alors c’était toi !…

— Lucien ! Lucien !

— Fiche-moi la paix !

— Lucien, je t’en prie… Ne travaille pas comme ça ! Tu te rends malade…

Il me ferma brusquement la porte au nez. Et je l’entendis qui, longtemps, marcha, dans l’atelier, en maugréant…

Le lendemain, j’arrivai plus tard que d’habitude à mon poste ; je n’avais pu dormir de la nuit, et, au matin, un sommeil invincible, m’avait retenu, comme par des liens de plomb, au lit. Derrière la porte, aucun bruit ; ni le tapotement de la brosse sur la toile, ni le grincement du chevalet. J’appliquai mon oreille contre la serrure. D’habitude, je percevais jusqu’au bruit de la respiration de Lucien. Il ne se passait pas une seconde que je n’entendisse ses pieds frapper le parquet, des jurons sortir de sa bouche, ou bien le paon marcher, et secouer ses plumes. Un silence de mort régnait derrière la porte. Je supposai d’abord que Lucien, fatigué, ne s’était pas encore levé. Mais, peu à peu, ce silence m’inquiéta, puis il m’affola. Et brusquement, sans songer aux conséquences d’une telle audace, je poussai la porte, et j’appelai :

— Lucien ! Lucien !

Nulle voix ne répondit à mon cri ; et la porte fermée résista.

J’appelai encore :

— Lucien !… Lucien !

Et, à coups de poing, à coups de pied, je tentai d’enfoncer la porte, la porte terrible, la porte derrière laquelle le silence devenait, à chaque seconde, plus épouvantant et sinistre.

Des voisins effrayés par mes cris apparurent.

— Lucien est mort ! Lucien est mort !… m’écriai-je… Oh ! je vous en prie, aidez-moi à enfoncer cette porte…

La porte, en une minute, céda à nos efforts, et au milieu de l’atelier, près de la toile renversée et crevée, près du paon mort, le col tordu, Lucien étendu, dans une mare de sang, toute sa barbe souillée de caillots rouges, Lucien, l’œil convulsé, la bouche ouverte en un horrible rictus, gisait.

— Lucien ! Lucien !… criai-je…

Je me précipitai sur son cadavre tout froid ; j’essayai de le prendre, de le redresser, de le réchauffer et je vis alors sa main, sa main droite, détachée du poignet, une main hachée, une main livide, où se collait encore, faussée, ébréchée, une petite égoïne.

— C’est donc ça que j’ai entendu, si longtemps, un grand vacarme, au-dessus de moi ! fit un voisin.

— Oui, bien, maintenant, je me rappelle ! Quelqu’un a chanté toute la nuit ! dit un autre…

Et un troisième ajouta :

— Quelqu’un a scié longtemps quelque chose, cette nuit !

Et je m’évanouis.

  1. Paul Claudel, dans un drame : La Ville, non encore publié ↑

Nous n'avons pas pu confirmer votre inscription.
Votre inscription est confirmée.

Newsletter AntiClassic